les carnets de guerre de ugène

ARNET N°1

 

Le 19 novembre 1918

Mon cher Perrussot

Je vous remercie cordialement du plaisir que vous m'avez fait en m'initiant à ces quelques heures de votre vie militaire. C'est avec un intérêt profond, souvent avec une vive émotion, que je vous ai suivi dans cette course cinématographiée.
Il serait à souhaiter que votre "simple récit" fût lu par beaucoup de ceux de l'arrière, militaires ou civils, qui ont tout de même pu "tenir", mais si difficilement.

Bien vôtre

Commandant Sauzay

 

JMO du 60e RIT

 

la obilisation

Nous sommes au 31 du mois de juillet 1914. C'est le dernier jour de classe de l'année scolaire.
Le petit village de St Léger, généralement paisible - sauf les jours de foire et les jours d'élections - est très agité. Des groupes d'hommes se forment. C'est que le bruit court que la mobilisation générale est ordonnée. On parle de la guerre qui va devenir inévitable. Déjà certaines catégories d'hommes mobilisables ont reçu des ordres d'appels individuels et ont rejoint ou vont aller rejoindre immédiatement leurs dépôts.
L'anxiété est sur tous les visages, l'angoisse étreint les cœurs.
Vers quatre heures du soir, une automobile venue du chef-lieu de canton s'arrête devant la mairie... Un gendarme descend de la voiture et se dirige à la mairie. Il apporte de larges enveloppes cachetées contenant les affiches ordonnant la mobilisation générale. Le maire est absent de la commune. Je suis à la mairie, en ma qualité d'instituteur-secrétaire ; j'inscris sur les affiches les indications nécessaires et j'envoie chercher le garde-champêtre. Celui-ci arrive sans se presser et, apercevant le tas d'affiches qu'il doit placarder, s'écrie d'un ton de mauvaise humeur : "C'est samedi, aujourd'hui ! Il faut que je "rase !" - car le garde-champêtre est aussi charron, épicier et perruquier - J'afficherai quand j'aurai le temps !"
La perspective de la guerre ne l'émeut guère - est-ce inconscience ou bêtise ? - et j'ai toutes les peines du monde à le convaincre que l'heure est grave, qu'il doit placarder ses affiches immédiatement, et qu'il rasera ses clients une autre fois. Il s'en va en grommelant, ses affiches sous le bras.
Le tocsin sonne à l'église du village. C'est la voix grave de la Patrie en danger qui appelle ses enfants pour aller combattre pour la défense du Droit.

 

 

Eugène écrit : "Nous sommes au 31 du mois de juillet 1914. C'est le dernier jour de classe de l'année scolaire."
Cette date correspond cette année-là à un vendredi.
"(...) le garde-champêtre, (...) apercevant le tas d'affiches qu'il doit placarder, s'écrie d'un ton de mauvaise humeur : "C'est samedi, aujourd'hui !"
Il y a sûrement une erreur de date de la part d'Eugène : ce doit bien être le samedi 1er août.

 

Né le 29 novembre 1855 à Saint Léger, le garde-champêtre (et charron) Jean Picolet
a presque 59 ans à la déclaration de guerre. Il est toujours en fonction en 1918.

 

La date manuscrite est le dimanche deux août 1914.

 

note historique émise par la Mission du Centenaire de la Première Guerre mondiale
29 juillet 2014

 

la Grande Guerre vue par Thérèse Bisch

 

 

le épart

Les affiches de mobilisation terminées, je fais mes préparatifs de départ. Je ne crois pas à la guerre, ou plutôt je feins de ne pas y croire. Je suppose que mon absence peut durer huit jours, quinze jours au plus. Je me dis que les peuples ont intérêt à s'arranger à l'amiable. On ne peut jeter ainsi les peuples les uns contre les autres, sous prétexte qu'il y a des assassins en Serbie. La France fera toutes les concessions non contraires à l'honneur. Mais l'Empereur d'Allemagne et son complice, le vieil empereur d'Autriche, voulaient la guerre. La catastrophe était inévitable.
Avant mon départ, je conseille à ma femme, si je ne suis pas rentré en octobre - il faut tout prévoir - de prendre mes grands garçons et de ne faire qu'une seule classe avec ses grandes filles (ma femme est institutrice). Quant aux petits garçons et aux petites filles, ils iront dans la classe de l'adjointe. On renverra, si l'administration académique n'y voit pas d'inconvénients, tous les élèves au-dessous de cinq ans, et il y aura ainsi deux classes au lieu de trois. On fera l'économie d'une intérimaire.
Ma femme va avoir fort affaire en mon absence. En plus de son rôle de mère de famille (nous avons trois enfants) et d'institutrice, elle remplira à ma place les fonctions de secrétaire de mairie. De plus, elle dirige un patronage de jeunes filles assez important.
J'aurais voulu voir le maire avant mon départ. Sa présence aurait été utile - en raison de la situation - à la tête de sa commune. Comme j'étais secrétaire-trésorier d'œuvres agricoles (mutuelle-bétail, mutuelle-incendie, etc), j'aurais prié le maire de se charger de ce travail ou de charger les sociétaires restants de s'en occuper. J'avais créé ces mutuelles ; je les administrais, comme secrétaire-trésorier, gratuitement, mais je ne pouvais laisser tout ce travail à ma femme. Aussi je résolus, si la guerre devait avoir lieu, d'adresser ma démission au maire pour lui faciliter le choix de mon successeur...

lire à ce sujet

Après avoir pensé à mon école et aux œuvres mutuelles, je pensai à moi. Je fis mes préparatifs, passai avec ma femme et mes enfants la dernière veillée avant mon départ. Je ne dormis guère la nuit...
Et le lendemain matin, après avoir embrassé longuement ma femme et mes trois enfants, je pris le chemin de la gare où je devais m'embarquer... avec le secret espoir d'être de retour bientôt.

 

 

remplacement de l'instituteur

 

"Extrait du registre des délibérations du Conseil municipal de St Léger s/s la Bussière :
l'an mil neuf cent quatorze et le vingt quatre du mois de septembre, le conseil municipal de la commune de St Léger s/s la Bussière, réuni au lieu ordinaire de ses séances, sous la présidence de Mr Vivier, adjoint ;
Étaient présents MM. Vivier, adjoint ; Lardy, Laffay. A, Pehu, Berard, Philibert, Desroches, Pardon Claude François.

Le Conseil, sur la proposition de Mr Vivier, adjoint,
Vu la demande de Mr l'Inspecteur primaire de Mâcon, transmise par Mme Perrussot, institutrice ; décide que l'institutrice ; pendant l'absence de son mari, instituteur mobilisé ; fera l'école aux cours moyens des garçons et des filles ; et l'adjointe aux cours élémentaires et préparatoires.
Cela pendant la durée de la guerre si l'administration ne nomme pas de suppléant à l'école des garçons. Ainsi fait et délibéré le 24 7bre 1914"

Source : 3 T 273 dossier écoles communales - St Léger sous la Bussière - Archives départementales de Saône et Loire

 

 

 

les artouches

Je suis parti le dimanche 2 août pour rejoindre mon dépôt.
Dès le lundi (et pendant plusieurs jours de suite), je suis chargé de préparer l'habillement, l'équipement pour recevoir les hommes de la compagnie territoriale à laquelle j'appartiens.
Mon bataillon sera cantonné dans un vaste immeuble à deux kilomètres de la ville.
Je reçois l'ordre d'aller "toucher" les cartouches pour le bataillon. Où doit-on aller "toucher" ces cartouches ?
L'ordre ne le dit pas. Je pars avec plusieurs voitures réquisitionnées et j'arrive à la caserne X...
Je demande à l'adjudant de service où se trouve le local où l'on délivre les cartouches. Il me répond : "Ce n'est certainement pas ici ! Ce doit être, sans doute, à l'arsenal." Cette réponse paraît logique.
Avec les voitures, je vais à l'arsenal. Là, le sergent me dit : "Ici, nous avons les fusils, les armes, mais pas de cartouches. Allez à la caserne Y : c'est là que vous toucherez les cartouches."
Je pars à la caserne Y avec toutes mes voitures. Il n'y a aucun gradé au poste de garde. Le sergent est allé dîner tranquillement à la popote des sous-officiers. J'aperçois un clairon suspendu à un clou dans le corps de garde et je lance, dans la cour du quartier, la sonnerie : "Au sergent !" Le gradé s'amène en courant et je lui pose la sempiternelle question : "Savez-vous où l'on distribue les cartouches ? - Je sais bien, répond le sergent, que les cartouches pour le régiment actif étaient ici, mais j'ignore si celles destinées au régiment territorial y sont aussi... Attendez, je vais m'informer..." Il va questionner un casernier qui demeure à quelques pas de la caserne Y, dans les locaux militaires. Réponse : Les cartouches se distribuent à la caserne X, c'est-à-dire la première où nous sommes déjà allés, et où nous retournons après avoir déambulé par toute la ville.
En effet, malgré l'affirmation contraire de l'adjudant de service (le seul gradé qui restât dans cette caserne, car le régiment actif était parti la veille) c'était dans la caserne X que se trouvaient les cartouches réservées à notre régiment.
Cette anecdote prouve que le gradé doit toujours donner des ordres complets et précis à ses inférieurs.

 

un iffleur opportun

J'ai un billet de logement pour M. X, pharmacien. Mais le potard tombe des nues. "Il n'a jamais vu ça" dit-il !. Bref, il m'envoie à l'hôtel où je logerai à ses frais. Mais l'hôtel est bondé. Il n'y a plus de chambres, plus de lits... Heureusement qu'un camarade a pitié de mon infortune. "J'ai une chambre à deux lits ; je vous cède un lit si vous le voulez !"
J'accepte avec reconnaissance, passe ainsi une bonne nuit. Mais le lendemain matin, mon camarade me dit : "Je n'ai pu fermer l'œil de la nuit. Vous avez ronflé comme un pompier !" J'étais navré de l'aventure, car voilà un brave type qui m'offre une place dans sa chambre et que j'empêche de dormir par mes ronflements ! C'est le comble ! Aussi je me promis bien de remédier à mon infirmité, et la nuit suivante, au risque d'étouffer, j'attachai un mouchoir autour de la tête afin de m'envelopper le nez. "De cette façon, me disais-je, si je ronfle, ça ne pourra être qu'un ronflement anodin, un ronflement atténué, incapable d'empêcher quelqu'un de dormir !"
Sur cette assurance, que je fis partager à mon camarade, je m'endormis avec l'idée, qui m'obséda toute la nuit, que je ne ronflais pas... Même, je perçus très distinctement et à plusieurs reprises des coups de sifflet prolongés, lancés par mon camarade... et dans une sorte de demi-rêve, je me disais : "Ah ! elle est forte, celle-là ! Ce cochon-là dit que je ronfle, et c'est lui qui siffle ! Qu'il vienne me raconter ses boniments demain matin !"
Ma conscience tranquille, j'enlevai le mouchoir qui me gênait - on était au mois d'août ! - et ne me réveillai que le lendemain matin, après avoir dormi une bonne nuit. Mes premières paroles furent : "Vous avez joliment sifflé cette nuit !" et mon camarade de répondre : "J'ai sifflé pour vous empêcher de ronfler ; vous faisiez joliment du tapage ! Je n'ai pu fermer l'œil de la nuit !" Et mon infortuné camarade en fut réduit à chercher un gîte quelque part, je ne sais où, où il put dormir tranquille.
Quant au potard, sommé de payer le prix de la chambre, il refusa, sous prétexte qu'il avait déjà donné de l'argent pour une souscription en faveur des militaires...
J'eus donc à payer ma chambre à l'hôtel.
J'avoue que j'ai très peu rencontré de potard de ce calibre dans mon existence.

 

remières nouvelles

 


fausse mort de Garros - L'Echo d'Alger du 3 août 1914

 

fausse mort de Garros - Ouest Eclair du 3 août 1914

Pour info : l'aviateur en question est vraiment mort le 5 octobre 1918.

 

Une grande affiche est apposée dans la vitrine de la salle des dépêches. L'aviateur en renom, X, avec son avion a abattu un zeppelin qui survolait notre territoire et a trouvé une mort glorieuse dans ce combat inégal.
Chacun commente cette nouvelle. Le sacrifice de X est trouvé sublime ; l'enthousiasme est à son comble !
Un officier, les larmes aux yeux, explique à la foule qui se presse devant l'affiche : "J'arrive de Paris... Je viens de quitter l'aviateur X qui est mon ami. Et il m'a confié, il y a deux jours à peine, qu'il descendrait le premier zeppelin qui viendrait en France ; il lancerait son avion à toute vitesse dans le monstre. Il y trouverait la mort, certainement, mais il détruirait le zeppelin avec son équipage ! Je vois qu'il a tenu sa parole !"
Donc, la nouvelle était vraie... Il n'y avait pas de doute possible puisque l'aviateur... avait annoncé à cet officier ici présent qu'il accomplirait l'exploit dont il devait mourir...
Le lendemain on apprenait que la nouvelle était fausse.
Et alors, que deviennent donc les affirmations du lieutenant ?

 

remier prisonnier

Le lieutenant X est affecté à ma Cie et je l'accompagne en ville. Nous allons dans un bazar pour acheter divers ustensiles nécessaires quand on part en campagne : assiette en fer blanc, cuiller, fourchette, gobelet, etc.
Un pauvre hère est dans la bazar : il se présente tout intimidé au lieutenant, en lui montrant un papier crasseux mentionnant qu'il était sujet autrichien.
Le lieutenant empoigne l'autrichien au collet et lui dit : "Je vous arrête ! Suivez-moi !"
Les demoiselles du magasin font cercle. Et le lieutenant pérore : il allait conduire au poste de police son prisonnier. "J'ai un cousin qui vous ressemble. Il est hardi comme vous !" murmure une demoiselle de magasin à l'adresse du lieutenant qui se rengorge !
L'officier, toujours tenant son malheureux et piteux prisonnier par le collet, le conduit au poste de police. Là, le commissaire de police apprend au lieutenant que ce soi-disant prisonnier est un autrichien inoffensif qui habite notre région depuis plus de trente ans ; qu'il est cordonnier ; qu'on a raflé tous les sujets des puissances ennemies, suspects ou non, et qu'on les a logés à l'hôtel du... sous la surveillance de la police ; que cet homme pouvait circuler en ville et y faire des achats...
Le lieutenant n'en raconta pas moins qu'il avait fait un prisonnier autrichien. Ce fait lui valut d'obtenir un emploi de confiance : il fut nommé officier-adjoint. Plus tard, pour le récompenser d'autres exploits, on le nomma soldat de 2e classe !

 

le ou

Il y a foule dans la grande rue de la ville, devant le n°... Une femme gesticule au milieu de cette foule et crie : "Au secours ! au secours !" et côté d'elle un homme, en chemise, montre un de ses bras aux gens qui l'entourent.
Je passe dans la rue avec mon Capitaine ; et cette femme s'avance vers nous et nous prie d'expulser un militaire qui loge dans sa maison et qui est devenue subitement fou. On entend le fou qui hurle : "En avant ! en avant ! à la baïonnette !" Le fou se croit général, sans doute, et commande une armée en imagination. L'homme qui montre son bras explique qu'il a essayé d'expulser le furieux, mais que celui-ci lui a serré le bras avec une telle force qu'il est tout meurtri ; et il ajoute, en s'adressant au Capitaine : "Monsieur, il est tout nu ; on ne peut pas le saisir, il glisse entre les doigts !"
Et on entend toujours le fou qui crie d'une voix de stentor : "Toute la cavalerie au galop !" et on perçoit une belle sarabande dans la chambre qu'il occupe.
"Oh ! Monsieur ! il casse tout ! crie la pauvre femme. Au secours ! expulsez-le !"
Le capitaine et moi ne nous soucions guère d'aller calmer cet énergumène qui d'ailleurs ne voudrait pas entendre raison. Le plus simple est d'aller prévenir le poste de police le plus rapproché de là. Ce que nous fîmes. Les agents purent se saisir, par ruse, du malheureux dément qui fut emmené dans une maison de santé !

 

le épart

Notre régiment part le huitième jour de la mobilisation. Nous défilons dans la ville au milieu de l'enthousiasme général. Des fleurs sont offertes aux soldats par la population féminine. Les fusils ont le canon fleuri. A mesure que les compagnies défilent, les acclamations redoublent.
L'embarquement en chemin de fer se fait en bon ordre, d'une façon impeccable. Et le train s'ébranle au milieu des acclamations et des vivats. Nous pensions tous que nous partions pour peu de temps : un mois, deux mois au plus. C'était l'opinion générale. Quelques-uns pensaient que la guerre serait terminée à Noël, mais ils étaient l'exception...
Je me souviens d'un arrêt du train à la petite ville de Le... Le train avait été signalé, sans doute, et la musique était à la gare pour fêter notre passage.
Des groupes de jeunes filles passaient de wagon en wagon et offraient des fleurs aux soldats.
J'ai remarqué une jeune fille, tout habillée de blanc, accompagnée de sa mère et qui, en tout bien tout honneur, envoyait des baisers et offrait des fleurs à ceux qui partaient défendre la Patrie... Le capitaine a interpellé cette aimable petite Française et lui a demandé des fleurs et une poignée de mains. Elle a ajouté un baiser : "Pour vous porter bonheur, ajouta-t-elle !"
C'est un tableau que je n'oublierai pas.
Notre régiment débarque dans une ville de l'Est où nous devons faire des tranchées, car on suppose que l'ennemi va attaquer par l'est, en violant la neutralité suisse.

 

 

Eugène relate : "Notre régiment part le huitième jour de la mobilisation. Nous défilons dans la ville au milieu de l'enthousiasme général."
Il s'agit, ce 9 août 1914, de la ville de Mâcon.
"Notre régiment débarque dans une ville de l'Est où nous devons faire des tranchées."
Nous sommes le 10 août 1914 et le régiment débarque à Besançon :

 

Journal de Marche et Opérations du 60e Régiment d'Infanterie Territoriale

 

 

La 4e Compagnie du Capitaine Corne - avec la section du Lieutenant Perrussot - est cantonnée à Aveney, dans un des villages des alentours de Besançon.


un gradé à cheval - le Lieutenant Perrussot ?

Avanne et Aveney s'associeront en 1973 et fusionneront en 2004. 
En 1914, ce sont deux villages indépendants.

 

 

Mon apitaine

Le Capitaine de la Cie approche de la cinquantaine. C'est un "bel homme", à la physionomie fine et énergique. Le Capitaine est un travailleur. Il s'occupe de la compagnie dans tous ses détails.
Dans la vie civile, il est juge d'instruction, à Paris. Il aurait pu obtenir un emploi dans un conseil de guerre. Il a préféré faire son devoir de Français dans un régiment combattant. Les hommes le trouvent un peu "dur" et, en effet, à quatre heures du matin, on quitte le cantonnement pour n'y rentrer que le soir à la nuit. La Cie est chargée de creuser, sous la direction d'officiers du génie, des tranchées pour défendre les abords de la place fortifiée de... . Deux fois par semaine il y a des marches et des manœuvres très fatigantes par les grandes chaleurs d'août...
Mais le Capitaine a le sentiment du devoir. Il veut que la compagnie soit entraînée pour le jour proche où nous entrerons à notre tour dans la lutte.
Malgré son âge, le Capitaine est volontaire pour aller dans un régiment actif, et nous nous sommes promis de ne pas nous quitter durant la guerre.
Cher Capitaine, je n'oublie pas les semaines que nous avons passées ensemble ! Aux heures tristes, lorsque les communiqués indiquaient que "notre front s'étend de la Somme aux Vosges", vous ne vouliez pas que le mot défaite soit prononcé ! Vous ne pouviez admettre que nous soyons battus !
Nous avions décidé de ne jamais nous séparer pendant cette guerre, mais personne n'a pu tenir compte de nos désirs, et nous avons été séparés dès notre début dans les régiments actifs.
Pauvre cher Capitaine ! Son régiment fut engagé en janvier 1915 dans la région de Crouy, et le capitaine fut blessé très grièvement, d'après les uns, mortellement, d'après les autres, d'une balle à la tête. En tous cas, il resta aux mains de l'ennemi.
Depuis cette époque, aucune nouvelle n'est parvenue de lui à sa famille. Son corps repose sans nul doute non loin du petit village de Crouy, en un coin inconnu, dans une fosse anonyme, comme il y en a tant dans cette cruelle guerre.
 

 

 

le Capitaine Corne

 

Eugène écrit : "Le Capitaine de la Cie approche de la cinquantaine. C'est un "bel homme", à la physionomie fine et énergique (...)"
Dans la vie civile, il est juge d'instruction, à Paris.

"(...) Malgré son âge, le Capitaine est volontaire pour aller dans un régiment actif, et nous nous sommes promis de ne pas nous quitter durant la guerre."

 

JMO du 60e RIT

 

"(...) Nous avions décidé de ne jamais nous séparer pendant cette guerre, mais personne n'a pu tenir compte de nos désirs, et nous avons été séparés dès notre début dans les régiments actifs. (1)
Pauvre cher Capitaine ! Son régiment fut engagé en janvier 1915 dans la région de Crouy, et le capitaine fut blessé très grièvement, d'après les uns, mortellement, d'après les autres, d'une balle à la tête. En tous cas, il resta aux mains de l'ennemi.
Depuis cette époque, aucune nouvelle n'est parvenue de lui à sa famille. Son corps repose sans nul doute non loin du petit village de Crouy, en un coin inconnu, dans une fosse anonyme, comme il y en a tant dans cette cruelle guerre."

 

 

Nom : CORNE - Prénoms : Claude Henri
Grade, unité : Capitaine
Commune du décès : Crouy

Conflit : 1914-1918
Date du décès : 12/01/1915
Département ou pays : 02 - Aisne

Autres informations : Capitaine au 289e R.I. 20e compagnie
Marié 1 fils 13 ans Juge d'instruction à Paris (75)
Né le 27/11/1868 à Châlon sur Saône (71) - Matricule 639
avis corps 29/09/1915 Sens (89)
avis aux proches transmis le 6/10/1915 à Veuve 1 Quai d'Occident chez Mme DEVIENNE
notes et commentaires : Jugement 8/10/1920 transcrit Paris 5
notifié le 8/3/1921, Mme DEVIENNE belle-mère de M CORNE, habite Paris

Fiche issue du relevé n° 38060
http://www.memorial-genweb.org/~memorial2/html/fr/complement.php?table=bp06&id=1728547

(1) Ailleurs, Eugène écrit : "Quelques officiers volontaires sont acceptés pour partir sur le front. Dans le nombre figurent le Capitaine Corne et moi. Nous sommes versés au 160e régiment d'infanterie… Le lendemain, on nous apprend que nous sommes affectés non au 160e, mais au 89e et que nous devons rejoindre le dépôt à Sens."

 

 

 

la uérite

Ordre est donné d'installer des guérites pour les sentinelles aux issues du village où nous sommes cantonnés.
Je fais construire une guérite à proximité d'une croix en pierre. Cette croix est placée elle-même sur un piédestal formé par trois marches d'escalier. Ma guérite est faite avec des "perches" et de grands roseaux. Les perches ont été coupées dans les bois, et les roseaux au bord de la rivière. C'est une construction assez sommaire, mais suffisante pour y abriter une sentinelle contre les ardeurs du soleil ou contre la pluie.
Une autre compagnie, cantonnée également dans le village, a construit une guérite. Elle est solidement faite : les montants sont de fortes pièces de chêne ; elle est bien couverte avec des roseaux dont les houppes argentées s'élèvent gracieusement en l'air, et les tiges rabattues sur la cabane forment le toit. Un petit drapeau aux trois couleurs flotte sur la guérite.
Visite des guérites par les autorités supérieures : la guérite aux gracieuses houppettes est trouvée merveilleusement construite ; celle de notre compagnie, lamentable.
Et pour comble d'horreur, une sentinelle, lasse, probablement, a enfoncé un côté de la guérite pour s'asseoir commodément sur l'escalier de la croix ! cela est visible !
Grave affaire ! Il faudra refaire la cloison défoncée. Et les autorités supérieures viendront voir si la réfection a eu lieu. Et pendant ce temps notre front "s'éternisait de la Somme aux Vosges !"

 

l'vrogne

Lombard est un soldat de la compagnie. C'est un ivrogne. Dans la vie civile, il "faisait le lundi", c'est-à-dire qu'il ne travaillait pas ce jour-là et passait son temps à l'auberge. Quand il n'est pas pris de vin, Lombard est un bon travailleur. Il n'y a pas son pareil pour creuser des tranchées dans le roc. Le pic ne pèse pas lourd dans ses mains. Les blocs les plus résistants s'effritent et se désagrègent devant la ténacité de Lombard. Sans son habitude de boire, Lombard serait bien noté.
Un lundi, il s'échappe du chantier... il va au cabaret, il s'enivre et est aperçu en état d'ivresse par le Commandant. Grand émoi ! Le Commandant fait avertir le capitaine du fait, et on envoie chercher Lombard qui est en complet état d'ivresse...
Aux remontrances du capitaine, Lombard réplique d'une voix avinée : "C'est aujourd'hui la saint-lundi !" et il lance un bâton qu'il tenait à la main, dans la direction du Capitaine. Lombard est emmené au cantonnement où il cuvera son vin.
Coût : huit jours de prison. Lombard s'en tire à bon compte. Son geste aurait pu lui coûter cher ! Mais le capitaine a atténué le motif de la punition.
Quelques jours après, le Capitaine désigne les hommes des jeunes classes qui doivent partir dans les régiments actifs. Dans le nombre se trouve un père de famille ayant quatre ou cinq enfants.
Lombard, l'ivrogne, va trouver le Capitaine : "Mon Capitaine, dit-il, je suis un "vieux garçon" ; je veux partir à la place de mon camarade chargé d'enfants." La démarche de Lombard est acceptée séance tenante.
Le Capitaine le félicite. Son camarade, ému, le remercie. On fait fête à Lombard.
Lombard, j'admire ton geste. Tu es un ivrogne, mais tu aimes ton semblable. Tu es un dévoyé de la vie, mais tu possèdes des qualités qui manquent à beaucoup d'autres : le dévouement et la bonté.
Ah ! Lombard, sans ton vilain vice, imputable au milieu dans lequel tu vis, quel brave homme tu aurais fait !

 

un ergent de ma section

J'ai un excellent sergent dans ma section.
Il était, avant la guerre, régisseur dans une grande exploitation agricole. Il appartient à une ancienne famille, et, après des revers de fortune, il avait dû accepter un emploi chez autrui où il était traité en frère et non en domestique.
Il est marié et a une gentille famille, deux petites filles et un petit garçon. Il m'a montré la photographie de sa femme entourée de ses enfants. C'est un ravissant tableau. J'ai aperçu plusieurs fois mon brave sergent regarder cette photographie et avoir ensuite les larmes aux yeux.
"Pleure, mon brave de la terre, en pensant au foyer, à ta femme et à tes enfants que tu ne reverras plus. A la pensée de tes larmes et de ton destin, mes yeux se mouillent, car ton souvenir m'est cher !"
Mon sergent est volontaire pour partir dans un régiment actif, et il veut me suivre car nous nous aimons comme deux frères. Qu'elle est belle, la camaraderie d'armes !
Un jour, il me dit, après avoir regardé la photographie : "Mon lieutenant, je pars et je ne reverrai plus les miens ; j'en ai l'intime sentiment." Et à ma question : "Pourquoi partez-vous alors ?" il me répond : "Parce que tout Français capable de tenir un fusil doit demander à aller combattre, sous peine d'être un lâche ; parce que j'ai le mari de ma sœur, capitaine, tué à l'ennemi, à venger !"
Le pressentiment du sergent était fondé. Il partit dans un régiment actif. Il combattit vers Arras, puis en Belgique. Il fut tué, à la tête de sa section, vers Bischoote, et il repose dans cette terre héroïque de Belgique qu'il a contribué à défendre.

 

un ubergiste en temps de guerre

Le vin vaut 0f 70 en août 1914, et à ce prix MM.les aubergistes ont encore un honnête bénéfice.
M. le mastroquet de ...., où se trouve cantonnée la compagnie, a immédiatement décidé, en son for intérieur, qu'il devait profiter de la guerre, et, par conséquent, exploiter les soldats ; et il leur vend son vin plus ou moins honnête au prix de 1f le litre.
Un jour, cet honorable commerçant m'amène un homme de ma Cie. Il le tient par le bras comme un malfaiteur et me dit : "Mon lieutenant, je viens de prendre dans mes écuries un homme en train de me voler un œuf. J'étais caché dans un coin de l'écurie, et je l'ai vu prendre l'œuf sur le nid." Le voleur de l'œuf était blanc comme un linge. Evidemment, il a eu tort de voler cet œuf, et le vol n'est pas admissible. Mais j'étais outré de voir cet aubergiste, dépouilleur de nos soldats, porter plainte pour une pareille peccadille. Dans un cas semblable, il aurait été préférable qu'il admonestât le soldat, sans porter plainte.
Je me fais conduire à l'écurie, au coin où s'était caché l'aubergiste. Je me fais montrer "le nid" où a été commis le larcin.
Et avec le plus grand sang-froid, je dis à l'accusateur : "Vous mentez ! Du point où vous étiez caché, vous ne pouvez apercevoir que le bras gauche de l'homme. Quand on vole, on se sert de son bras droit !"
J'ai donné 4 jours de prison à l'homme, en l'invitant à ne plus recommencer.
J'ai invité les hommes à avoir un peu de cœur, et à "mettre à l'index" le cabaretier qui ne craignait pas d'exagérer ses prix, et qui portait plainte pour un œuf qu'on lui volait ! Ah ! ces mercantis ! quelle sale race !
Le Capitaine a pu se procurer du vin qu'il a vendu aux hommes 0f 45 le litre.
Je vois toujours "la tête" de l'aubergiste lorsqu'il s'aperçut que sa maison avait été mise à l'index par les soldats.

 

une rrivée inopportune

Je suis volontaire dans un régiment actif. Un instituteur doit donner l'exemple. Mon départ doit avoir lieu incessamment. J'écris à ma femme de venir passer quelques jours auprès de moi, en attendant mon départ.
Elle arrive un jour, vers midi, et je suis heureux de retrouver ma chère femme que je ne reverrai peut-être plus. Je lui cache mes démarches et je lui représente mon départ pour un régiment actif comme une chose absolument normale.
Comme je suis heureux de revoir ses jolis yeux bleus, de me blottir contre celle à qui j'ai joué le vilain tour de partir comme volontaire dans l'active !
Un remords m'avait pris, à la suite de mes démarches, et c'est pour cela que j'avais fait venir ma femme pour la revoir encore une fois...
Mais le Capitaine à la jolie guérite, qui remplissait le rôle de major de la garnison, veillait au grain. Il avait appris rapidement l'arrivée de ma femme, et me fit appeler :
"Comment votre femme a-t-elle pu venir ici ? Vous savez bien qu'il est défendu de faire venir sa femme ? Lord Kitchener l'a dit : Pas de femme ! - que diable Kitchener venait faire dans cette histoire ! - Il faut donc que votre femme reprenne le premier train, sans cela je suis obligé de faire un rapport au Colonel sur cette affaire, et cela pourrait être très grave pour vous !"
Très grave ! Je répondis au Capitaine que ma femme partirait le lendemain matin, par le premier train. Ce qu'elle fit, courageusement d'ailleurs.
Le Capitaine qui faisait de si jolies guérites, qui faisait partir les femmes, ne pouvait comprendre pourquoi j'avais pu faire venir ma chère compagne : il avait oublié de s'inscrire sur les listes des volontaires.

 

une leçon de olitesse

M. le Maire (Joseph Plassard, fils de Jules Plassard) et Madame son épouse sont à Saint-Léger depuis le 4 août 1914.
M. le Maire a cinquante-et-un ans ; son épouse en a soixante-deux. C'est un ménage bien assorti !! Ils ont vécu maritalement tous les deux pendant de longues années, puis ils ont fini par s'épouser légalement un an ou deux avant la guerre.
Le Maire est un homme sec, aussi sec qu'Harpagon, aussi pingre que lui, absolument insignifiant, et conduit par sa femme comme une pauvre marionnette.
Madame est née dans le Luxembourg. Elle a les cheveux rouges, et la figue ornée de grosses taches de rousseur. Elle se teint et se peint.
Elle était intimement liée, avant la guerre, avec une certaine demoiselle Koetsemberg, brêmoise d'origine, qui avait une volumineuse correspondance avec l'Allemagne, et de nombreuses visites, en son domicile, à Paris, rue...
Cette Koetsemberg, était-ce une espionne ? Sans doute.
Tous les Allemands, établis en France, couvraient notre pays d'un vaste réseau d'espionnage...
Madame a voulu s'immiscer dans les réunions de jeunes filles qui avaient lieu à l'école depuis de nombreuses années, et elle a fini, avec son caractère hautain, par vouloir diriger, commander, dominer...
Ma femme est appelée chez M. le Maire : Madame la mairesse n'est pas satisfaite de la combinaison proposée par ma femme et conseillée par moi : l'organisation des classes (ma femme aura les grands garçons et les grandes filles ; l'adjointe les petits garçons et les petites filles.) Madame est outrée de voir que pareille combinaison ait pu avoir lieu sans son avis, sans l'avis du maire. Mais ma femme explique que c'est par devoir qu'elle agit ainsi ; qu'avant de partir je lui avais demandé de prendre mes grands élèves, et que, comme directrice d'école, elle estime que l'organisation doit avoir lieu ainsi... et que les chefs hiérarchiques ont approuvé cette manière de voir.
Et la femme rousse réplique, méchante : "Vous n'avez pas le ton poli ! Toutes les fois que vous ne serez pas correcte, je vous le ferai remarquer."
Et voilà une femme qui pendant trente ans a vécu maritalement ; qui a mené une vie de bâtons de chaises ; qui est d'origine étrangère, et qui donne une leçon de politesse à une honnête femme ! C'est le comble du culot !!
Ma femme sortit indignée de la maison du maire.

 

 

"Construit en 1896 par l'architecte Alexandre Marcel, (la salle de cinéma) La Pagode est influencée par le japonisme de l'époque. Emile Morin, alors directeur du Bon Marché, l'a fait construire pour son épouse, Suzanne Kelsen.

 

 

Dès son ouverture, l'endroit fait parler de lui : un dîner de cent couverts, suivi d'un concert sur place de l'Orchestre de l'Opéra défraye la chronique. Un premier scandale étouffé par un second. Suzanne Kelsen est la maîtresse de l'associé de Morin, Joseph Plassard. Les époux divorcent l'année de l'ouverture du cinéma. Magnanime, Morin laisse à son ex-femme La Pagode.

A la mort de Kelsen, Plassard se remarie et acquiert avec Antoinette Mougel, sa nouvelle épouse, les hôtels particuliers autour du cinéma. La Pagode devient un lieu de réceptions où les gens du tout Paris viennent se montrer et se divertir.

En 1927, pour des raisons financières, l'ancien associé de Morin est obligé de fermer la salle. La Pagode est délaissée au point que des chèvres broutent même dans le jardin !"

source et lien : https://proprietes.lefigaro.fr/actualite/le-mobilier-du-cinema-la-pagode-mis-aux-encheres-a-paris-100710963

 


Extrait de "Libera me" par François Gibault

pour tout savoir sur leur généalogie : https://gw.geneanet.org/christophejeanteur?lang=fr&n=kelsen&oc=0&p=amelie+suzanne

 

Le Figaro - 3 août 1917

 

Le Figaro - 3 juillet 1920
C'est le fils de Claude-Jules Plassard, le bienfaiteur de Saint Léger. Il est parfumeur à Paris.
C'est le frère du "méchant" Joseph, maire de Saint Léger, qui fait des misères au couple Perrussot.

 

 

 

le épart pour le front

Quelques officiers volontaires sont acceptés pour partir sur le front. Dans le nombre figurent le Capitaine Corne et moi. Nous sommes versés au 160e régiment d'infanterie.

lien ici vers la biographie d'Eugène

Nous sommes chargés, à cette occasion, de conduire un fort détachement (1500 hommes environ) en renfort, sur le front, dans les unités actives. Nous faisons nos adieux à nos bons camarades. Le commandant du bataillon nous regarde partir d'un air distrait. Le Capitaine qui a construit une si jolie guérite me tend la main que j'oublie de serrer. (Il peut bien faire partir les femmes des camarades ! Il est assuré de revoir la sienne, lui !)
L'embarquement a lieu sans encombres, à la gare de Besançon. Au départ, les hommes sont loquaces. Le bruit court que le détachement est dirigé sur une ville du centre : quelques hommes bien informés prétendent que le point terminus du voyage est Paris. Nous les laissons dans l'erreur...
Jusqu'à la gare du Bourget, l'animation régna dans les compartiments : mais quand, du Bourget, le train prit la direction du Nord, le calme naquit comme par enchantement. Les hommes comprenaient qu'ils allaient, non pas dans une ville tranquille, mais directement sur le front de combat. Nous voyageons (à partir du Bourget) toute une nuit avant d'arriver à Amiens. Le jour commence alors à éclairer la campagne, et on s'aperçoit que le train file dans des régions qui ont vu la guerre : on aperçoit des maisons détruites, des ponts coupés et restaurés au petit bonheur, des tombes de soldats, à chaque instant.
Nous arrivons à la gare d'
Authieule, point terminus du chemin de fer à cette époque. Les hommes descendent du train. Nous les groupons en ordre et les conduisons dans un champ, en colonne de compagnie. Les faisceaux sont formés. Les corvées d'eau et de bois sont organisées, et les cuisiniers préparent le café. En attendant, les hommes mangent un repas froid. Le Capitaine a reçu un pli de l'autorité militaire : ordre de se mettre en route sur Bertrancourt.
La colonne part et arrive à Bertrancourt en pleine nuit. Les hommes sont fatigués. Les hommes s'installent dans les cantonnements préparés par les fourriers partis à l'avance. Dès que l'installation est terminée, que les hommes, fatigués, commencent à s'allonger sur la paille - quand il y en a - ou sur le sol - souvent -, ordre est donné de déguerpir et de filer sur Sailly-aux-Bois. Les hommes maugréent, car ils sont rompus de fatigue, par les deux nuits et deux jours de voyage ; de plus, la nuit est d'un noir d'encre... Il faut repartir quand même.
Dans le lointain, on entend le bruit du canon et de la fusillade. Nous arrivons à Sailly-le-Bois, vers minuit. Personne ne nous attend dans ce village. Le Capitaine et les gradés vont répartir les hommes dans les locaux inoccupés, s'il y en a encore. Pour ma part, je cherche, dans la nuit, un local pour les officiers. Je heurte à une porte : "Qui est là ?" me dit-on de l'intérieur - Ce sont des soldats qui cherchent un gîte. - M... pour les soldats ! - Quel est le vieillard qui vocifère ainsi ? - C'est le médecin à cinq galons !" Je m'enfuis et je heurte à une autre porte : c'est une bonne vieille qui vient m'ouvrir et qui a la hantise des boches qui ont grillé le village il y a peu de temps : "Vous ne me ferez point de mal ? - Non. Madame, nous sommes des Français. - Oui, mais les Français m'ont volé mes lapins. - On ne vous prendra rien."
Sur cette assurance, elle nous installe dans sa cuisine où je fais placer des bottes de paille récoltées dans le hangar voisin. Je vais à la rencontre du Capitaine et nous revenons au gîte où nous nous allongeons l'un à côté de l'autre comme deux frères, au son du canon qui fait rage à proximité du village.

 

 

 

de la gare d'Authieule à Sailly au Bois

 

Eugène raconte : "Nous arrivons à la gare d'Authieule, point terminus du chemin de fer à cette époque (...)"
Authieule se trouve en Picardie, dans la Somme, au bord de l'Authie, pas loin du tout de St Léger les Authie. Peut-être qu'Eugène est passé par cet "autre" St Léger, en pensant au sien ?

"(...) Ordre de se mettre en route sur Bertrancourt. La colonne part et arrive à Bertrancourt en pleine nuit."
Bertrancourt est à 18 kilomètres d'Authieule, à deux pas de Bus lès Artois.

" (...) Ordre est donné de déguerpir et de filer sur Sailly-aux-Bois. Les hommes maugréent, car ils sont rompus de fatigue, par les deux nuits et deux jours de voyage ; de plus, la nuit est d'un noir d'encre... Il faut repartir quand même. Dans le lointain, on entend le bruit du canon et de la fusillade. Nous arrivons à Sailly-le-Bois, vers minuit."
Sailly au Bois se situe à 5 kilomètres de Bertrancourt.

Enfin arrivés au cantonnement, les soldats auront fait, à pied et en pleine nuit, 25 kilomètres depuis la gare d'Authieule !

 

 

Cet épisode se place alors qu'Eugène est Lieutenant au 60e Régiment d'Infanterie Territorial. Avec le Capitaine Corne, les Lieutenants Monnier et Bruy et le Sous-Lieutenant Mayer, il fait partie des "Cadres de Conduite" de deux détachements vers le 79e RI et le 160e RI.
Le départ à lieu de la gare de Besançon le 8 octobre 1914. Les "Cadres de conduite" sont de reour au dépôt de Besançon le 15 octobre.
Voir p. 7 et 8 du JMO - 60e régiment d'infanterie territoriale : J.M.O. 9 août 1914-8 août 1915 o 26 N 786/29

 

 

 

etour

Le lendemain (ou plutôt le même jour), à 5 h du matin, j'étais debout. Je parcours le village où l'on entrevoit de ci, de là, des lumières. J'aperçois des soldats qui préparent le café ; et je suis heureux de boire "un quart de jus".
A la sortie du village, il y a plusieurs batteries de 75. Ce sont celles qui tiraient cette nuit.
Je rentre au logis. Le Capitaine est debout, lui aussi, et il est en pourparlers avec la bonne vieille pour qu'elle nous donne à manger. Elle n'a aucune provision chez elle : les Allemands lui ont pris à peu près tout ce qu'elle avait : jambon, lard, vin, légumes, etc. Elle nous dit que dans la maison "en face" nous trouverons un bon lit pour la nuit suivante et peut-être de quoi manger. Néanmoins, elle consentit à nous garder encore la journée et nous fit cuire une poule, la dernière qui lui restait, dit-elle. Elle n'avait plus de vin, mais nous en trouvâmes une bouteille dans le village...
La maison d'en face est occupée par un brave instituteur retraité qui nous accueille à bras ouverts. Nous aurons, la nuit prochaine, un bon lit. Pour notre repas du soir, la ménagère va nous faire une bonne soupe avec un "reste de jambon" et un chou oublié dans le jardin. Une bouteille de vin échappée aux recherches des boches complètera notre repas, si nous restons au village.
Pendant toute la matinée, les hommes se nettoient, préparent leurs sacs, et se tiennent prêts à partir.
Dans l'après-midi, rassemblement du détachement, à la sortie Est du village. Là, des officiers du 146e et du 153e viennent prendre possession du détachement. Les 1500 hommes sont répartis dans les deux régiments, et chaque groupe est à son tour réparti dans les 12 compagnies. La répartition a lieu sans incident sérieux. A un moment donné, un avion boche survola notre rassemblement, et l'ordre fut donné aux hommes de se coucher et de garder l'immobilité. Chaque gradé emmène ensuite son groupe. Nous disons adieu à tous nos camarades que nous voudrions suivre mais le Général qui commande la division n'a pas d'ordre pour affecter les officiers, et nous n'aurons pas d'ordres avant le lendemain...
Nous nous dirigeons vers notre maison hospitalière et en cours de route nous rencontrons un vieillard en uniforme de soldat de 2e classe, décoré de la rosette de la Légion d'honneur. C'est un ancien Colonel qui s'est engagé comme simple soldat dans un régiment actif. Il a belle allure et nous le félicitons pour sa bravoure.
Chez notre instituteur, nous passons une bonne nuit, malgré le bruit continuel fait par le piétinement des troupes en marche et par le canon qui tire sans cesse...
Le lendemain, on nous apprend que nous sommes affectés non au 160e, mais au 89e et que nous devons rejoindre le dépôt à Sens...

 

oyage manqué

Me voici à Sens. Je suis avisé officieusement que je rejoindrai dans quelques jours le 89e qui se trouve en Argonne. Mon bon Capitaine est versé au 289e.
Pourquoi sépare-t-on les amis ? Nous avions demandé à rester ensemble. On n'a tenu aucun compte de nos désirs. Pour me consoler, on me dit amicalement que je peux faire venir ma femme. Je lui télégraphie de venir en hâte me rejoindre à Sens.
Je me réjouis en pensant au bonheur qui m'attend. Ma chère femme que j'ai quittée, à qui j'ai joué le vilain tour, à 46 ans, de partir dans un régiment actif, alors que je pouvais tranquillement rester dans mon régiment territorial ou même dans une formation de l'arrière, ma femme, dis-je, arrive demain. Mon télégramme parti à 2 h de l'après-midi a dû la "toucher" deux heures après. Elle a eu le temps de prendre le train du soir. Demain matin, elle sera auprès de moi.
Elle aura plus de chance qu'à son précédent voyage. Ici, point de capitaine féroce pour la faire partir... Avant d'aller au feu je pourrai donc revoir ma femme, pendant quelques jours peut-être... Dans cette douce idée, j'allais m'endormir lorsqu'on me prévint, vers 11h du soir, que je devais partir le lendemain matin sur le front. Embarquement à 10h 1/4.
Et ma femme qui arrive à 10 heures ! et elle est en route ! Impossible de lui télégraphier de ne pas venir !
Pourquoi m'a-t-on dit de faire venir ma femme ? Quelle nuit terrible ai-je passé en pensant au désespoir de ma femme qui ne pourra me voir que quelques instants, si le train arrive à temps !
Ma femme est arrivée à 10h. Un officier, de mes camarades, est allé la chercher à la gare des voyageurs, et me l'a amenée au moment où je montais dans le train.
Nos adieux furent empreints de tristesse. Elle ne pouvait retenir ses larmes. J'essayai de rester calme.
Je lui expliquai que la guerre ne pouvait durer, qu'elle serait finie avant un mois... Mais il fallut nous séparer. Notre train se mit en marche, et pendant quelques instants j'aperçus un mouchoir blanc qu'agitait ma femme qui me faisait des signes d'adieu.
Et c'est ainsi que je suis parti sur le front !

 

otre arrivée sur le front

Le sous-lieutenant M... et moi, sommes arrivés sur le front, en Argonne, à Neuvilly, au sud de Vauquois. Nous sommes deux territoriaux, volontaires versés dans un régiment actif. Je suis affecté à la 3e Cie que je rejoindrai le lendemain. Mon camarade est affecté à une autre Cie.
Le village où nous cantonnons la première nuit est en ruines, comme tous les villages que nous avons rencontrés (Clermont-en-Argonne). Les rues sont encombrées de débris de toutes sortes. Des chevaux crevés empuantent l'air. Les maisons qui restent debout sont en triste état : portes absentes, tuiles enlevées, murs crevés par les obus. Dans les chambres, tout a été pillé par la horde de brigands : coffres forts brisés, meubles ouverts et vidés. Tous les papiers de famille, le linge, les vêtements, toutes sortes d'objets jetés par terre, pêle-mêle, souillés, piétinés, forment un désordre inexprimable.

 

 

 

 

Dans ce désordre, je butine une poésie touchante, que j'ai conservée :

Ma mère

Ma mère ! c'est elle, Seigneur,
Que tu formas selon ton cœur,
A qui tu confias mon âme,
Elle est douce et bonne : elle sait
Tout ce que mon cœur veut, et c'est
Des femmes la meilleure femme !

Son front est pur, son cœur divin
Et tu l'as faite belle afin
Qu'en m'enivrant de son sourire,
Plus doux qu'un rayon de miel,
Ce soit la beauté de ton ciel
Que sur son front je visse luire...

Seigneur, ton ouvrage est parfait
Le don qu'en elle tu m'as fait,
A genoux, je t'en remercie.
Celle qui te portait enfant,
Dans ses bars, sur son cœur aimant,
Tu ne l'avais pas mieux choisie...

Je l'aime autant que tu l'aimais.
Oh ! ne me la reprends jamais,
Si tu veux que je sois fidèle
Au conseil que j'en ai reçu
Comme à la vertu qu'elle a su
Me rendre plus douce près d'elle

Jeanne Fosse

 

Et tout de suite, ma pensée vole vers ma famille, vers ceux que j'ai laissés là-bas et je me dis :
"Moi aussi, je vais piller : je vais prendre cette page où est écrite cette poésie. Je l'enverrai à ma famille. Ma femme, institutrice, apprendra ces vers touchants à ses enfants. Et quand, plus tard, je la relirai, je penserai au petit village de Neuvilly, et à la pauvre maison abandonnée et pillée ! - Où est l'enfant qui copia ces vers aux jours heureux du temps de paix ? En fuite... sans maison... au milieu d'inconnus et d'indifférents..."
Personne ne s'occupe de Mayer ni de moi. Nous avons l'air d'être des intrus. La nuit arrive.
Nous nous réfugions dans une grange. Nous faisons deux nids dans les gerbes non battues, et, après avoir "cassé la croûte", nous nous endormons comme deux frères d'armes. Mais Mayer, avant de s'endormir, a ces paroles de découragement : "Mon pauvre vieux, qu'est-ce que nous sommes venus faire là !"
Il est vrai que le premier accueil qui nous a été fait au régiment manque d'enthousiasme et de camaraderie.
Des obus tombent de ci, de là, dans le village.
Mais, malgré tout, nous dormons une bonne nuit. Le lendemain, nous apprenons qu'un obus était tombé à proximité d'une grange où logeaient des soldats, et avait tué ou blessé plusieurs d'entr'eux.
Nous nous dirigeons, Mayer et moi, sur nos Cies respectives, non sans avoir échangé une vigoureuse et fraternelle poignée de mains.
En arrivant à la 3e Cie, j'apprends que je suis affecté à la 10e. Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu ? Pourquoi me fait-on faire une longue marche inutilement ? Ah ! "J'en verrai bien d'autres" dans cette guerre ! Je rejoins la 10e Cie et suis affecté au commandement d'une section.

 

l'ttaque de Vauquois

Le village de Vauquois est situé sur un point culminant. Les boches l'occupent fortement. D'épais réseaux de fil de fer en défendent les approches. Sur la crête de la colline, on distingue très bien la ligne des tranchées ennemies qui passe sur la lisière sud du village dont certaines maisons sont transformées en observatoire ou en forteresses.
Deux bataillons sont chargés d'enlever le village ; d'autres troupes, plus à l'ouest, doivent enlever Bourreuilles.
L'attaque aura lieu à cinq heures du matin. Elle sera précédée d'un bombardement avec quelques pièces de 90 et quelques pièces de 65, bombardement dérisoire qui ne pouvait faire aucun mal à la garnison et qui mettait les boches en garde.
Les compagnies sont à pied d'œuvre. A l'heure dite, le départ a lieu, par vagues successives, les sections échelonnées les unes derrière les autres. Les hommes marchent comme à l'exercice.
Mais les guetteurs boches ont aperçu l'attaque qui débouche de nos lignes, qui progresse et s'approche de la colline...
Un feu de mitrailleuses prend de face et de flanc nos lignes d'assaut. Les sections sont fauchées, et des files entières d'hommes tombent les unes à côté des autres, tués ou blessés. En quelques instants, le sol est couvert de morts et de mourants. A l'ouest, le village de Bourreuilles est en feu.
Les survivants doivent réintégrer les lignes de départ. Seule une section, emportée par son élan, arrive devant les fils de fer des lignes ennemies. Mais l'obstacle, non atteint par l'artillerie, était infranchissable. Ces héros tombèrent à leur tour, et leurs corps devaient rester ainsi sur le sol, sans sépulture, pendant des semaines et des mois, et ils allaient faire partie de la longue et interminable liste " des disparus " qui ne reparaîtront jamais.
Après l'attaque, nous sommes chargés d'aller relever les unités en ligne, et la relève se fait, sans encombre, la nuit suivante.

 

la igne

Au matin, nous vîmes, devant nos lignes, les cadavres de nos malheureux camarades : les morts, étaient là, par files entières, ou par groupes de quatre ou cinq, parfois isolés, dans toutes sortes de poses horribles et tragiques. Celui-ci, un adjudant, totalement exsangue, couché sur le dos, élevait la main droite, comme dans un geste de commandement ; celui-là était allongé le long d'un ruisseau, la tête à fleur d'eau, comme s'il buvait ; cet autre avait dû être étouffé à la suite d'une hémorragie interne, car sa figure était toute noire et boursouflée ; et cet autre encore, assis par terre et appuyé contre un arbre, était mort pendant qu'il pansait sa jambe broyée : il avait pu développer son paquet de pansement et en appliquer les bandelettes autour de la plaie... Et les morts se succédaient dans cette triste vallée, jadis paisible et belle. Nous trouvâmes un petit sergent, à genoux, dans une baraque, non loin de la ferme de la Cigalerie, le fusil encore installé dans une ouverture de la baraque, et qui avait été tué d'une balle en plein cœur.
Il fallut profiter du brouillard ou de la nuit pour relever les cadavres, car les boches tirent sur le service de santé.
A ce sujet, je me souviens d'une triste affaire : j'avais accompagné le médecin dans sa pénible mission, et nous dirigions et encouragions les brancardiers qui, dans ce carnage, n'avaient pas l'âme très solide. On les voyait quelquefois accourir auprès de nous et tomber par terre avec leur brancard, en tremblant de tous leurs membres. A la suite d'un spectacle trop tragique (d'une trop longue file de morts) ou d'une hallucination, ils étaient soudain pris de panique, dans la nuit, ou dans le brouillard, et il fallait les réconforter et quelquefois les menacer pour qu'ils continuent leur triste et accablante besogne.
Au moment de quitter le docteur, je lui dis : "Ah ! docteur, vous qui représentez en ce moment ce qui reste encore de civilisation dans cette horreur qui nous entoure, vous êtes obligé de vous cacher comme un malfaiteur pour relever nos pauvres camarades ! Je trouve cela bien triste." Puis j'allai vers mes hommes, car l'heure du "quart" approchait pour moi.
Je n'avais pas encore rejoint nos lignes que le docteur tombait comme une masse, frappé par une balle en plein cœur. Il avait été tué par une de nos sentinelles affolées qui, à travers le brouillard avait aperçu des ombres et avait tiré, croyant avoir affaire à des ennemis. Il avait complètement oublié l'avertissement qui avait été donné aux sentinelles, qu'une équipe sanitaire relevait les morts devant nos lignes. La pauvre et héroïque dépouille du médecin repose dans le cimetière d'Aubréville, à côté de nombreux camarades de notre régiment !

 

 

 

mort d'un médecin français tué en Argonne par une sentinelle française
5 novembre 1914

 

Eugène raconte : "Je n'avais pas encore rejoint nos lignes que le docteur tombait comme une masse, frappé par une balle en plein cœur. Il avait été tué par une de nos sentinelles affolées qui, à travers le brouillard avait aperçu des ombres et avait tiré, croyant avoir affaire à des ennemis (...) La pauvre et héroïque dépouille du médecin repose dans le cimetière d'Aubréville, à côté de nombreux camarades de notre régiment !"

 

 

La scène se passe au 89e RI "non loin de la ferme de la Cigalerie" en Argonne, au début novembre 1914. Peut-on savoir comment s'appelait ce malheureux médecin ?

Son identité nous est révélée par le J.M.O.du 89e Régiment d'Infanterie (1) :

 

 

"5 novembre (1914) …/… Le Médecin Auxil. Mandonnet est tué par une sentinelle française en allant relever des morts et des blessés devant les lignes de la 6e Cie (Compagnie)"

 

 

"Jean Edmond Marius Joseph Mandonnet, Médecin Auxiliaire au 5e Corps, du 89e Régiment d'Infanterie ; Mort pour la France le 5 novembre 1914 à Vauquoi (Meuse) tué à l'ennemi, né le 6 mai 1889 à Jargeau, département du Loiret"
Il avait vingt-cinq ans.

(1) 7 avril - 31 décembre 1914 - 26 N 668/1
http://www.memoiredeshommes.sga.defense.gouv.fr/jmo/img-viewer/26_N_668_001/viewer.html

 

 

 

le uart

Nous nous partageons le service, car nous sommes trois officiers. Chacun fera quatre heures de garde la nuit et quatre heures le jour. Et il ne faut pas croire que lorsque l'officier a fini "son tour de quart" son service soit fini. Le service de l'officier n'est jamais fini ; et, lorsqu'il tombe de fatigue, il doit placer une sentinelle à côté de lui pour le réveiller à la moindre alerte.
Prendre le quart, c'est veiller pendant qu'une partie de la compagnie repose ; c'est passer d'une sentinelle à l'autre ; voir si chacun est à son poste ; c'est être attentif à tous les bruits, à tous les signaux, c'est empêcher toute négligence des hommes de garde.
Je suis de service, cette nuit, de 10 heures à deux heures. Il fait un froid de loup. Il y a dix degrés de froid. Le givre se colle à ma moustache. Il fait une nuit absolument obscure, et je ne vois pas la piste que je dois suivre, derrière la tranchée où sont les hommes. J'oblique trop à droite, et je vais me heurter dans une file de cadavres couchés côte à côte, raidis dans leurs dernières poses, attendant qu'on les enterre. J'appuie à gauche, trop à gauche, car j'entends crier sous mes pieds : je suis monté sur la tranchée, recouverte, en cet endroit, de branchages et de terre, et je sens que je m'enfonce dans l'abri et que les branches cèdent. Les hommes viennent me sortir de ma fâcheuse position, et je continue ma ronde, allant visiter les sentinelles assez éloignées les unes des autres, car le front occupé par la compagnie est très développé.
La tristesse me saisit : je pense à mes pauvres camarades dans lesquels je me suis heurté, et qui dorment leur dernier sommeil ; à ces tristes dépouilles qui étaient naguère des créatures aimantes, et qui maintenant répandent des miasmes épouvantables dans l'air. S'ils ne sont pas encore enterrés, c'est parce que les terrassiers ont fort à faire pour venir à bout de leur lugubre besogne ; et puis, il faut bien l'avouer, les pelles et les pioches manquent. J'avais vu ces corps dans la journée, corps broyés par les obus, troués par les balles. J'avais aperçu une cartouchière entr'ouverte, sur l'un de ces corps, et, dans cette cartouchière, une carte postale que j'avais eu la curiosité de lire : c'était la femme qui écrivait à son mari (soldat Alphonse L...) et dans le bas de la carte postale - qui représentait une épouse dans l'attente de l'absent - son fils, un tout jeune enfant qui commence à écrire, avait mis : Ton petit Roger qui t'attend.
Je pense à ce pauvre orphelin, à cette pauvre veuve, et à tous les deuils, et à toutes les souffrances accumulées, et la désespérance me saisit. Je sens entre les épaules un froid glacial, lourd comme du plomb. Des larmes coulent de mes yeux. Est-ce l'émotion, est-ce le froid ? Heureusement que mon tour de quart tire à sa fin et je peux aller me réchauffer auprès d'un bon feu de bois.

 

le ervice

Le service de quart fini, après un léger temps de repos, il faut se mettre au travail, surveiller les corvées, activer les hommes souvent négligents, faire distribuer des munitions, creuser des tranchées, des boyaux, des sapes ; placer des réseaux de fil de fer devant nos lignes, faire aménager des emplacements pour les guetteurs, vérifier chaque coin de la tranchée, l'améliorer sans cesse.
Je me souviens de la répugnance des hommes à creuser les premières tranchées ? Il fallait les faire sortir des frêles abris où ils étaient blottis (abris faits avec les branches feuillues placées en forme de cabane) et les menacer de punition. Il fallait surtout employer la persuasion, préférable aux menaces pour le tempérament français et pour des hommes brisés de fatigue. Nous avions pour faire ce travail quelques outils de terrassier, mais surtout des outils portatifs, ce qui fait que la besogne n'avançait guère.
La nuit, nous placions des réseaux en avant de nos lignes, et nous avions le soin de ménager des sorties, des chicanes, dans ces réseaux, pour le passage de la patrouille. Les hommes plaçaient, sur le fil de fer des réseaux, des boîtes de conserve, des cartouches vides, accouplées, des clochettes même, dont le bruit, au moindre contact des réseaux, avertissait les guetteurs qui redoublaient alors de vigilance pour éviter une surprise.
On commençait aussi à se servir de bombes sphériques qu'on lançait sur les agresseurs ou dans les tranchées ennemies. Ces bombes, d'ancien modèle, étaient lourdes à manier ; l'arrachement du rugueux était difficile à opérer. Les premières que j'ai aperçues étaient installées dans une niche creusée dans la paroi de la tranchée, et un Tartarin avait écrit sur une pancarte placée en évidence à côté des bombes : "Dangereux ! Défense d'y toucher !"
Les cuisiniers apportaient la nourriture la nuit, car la circulation était presque impossible le jour, à l'abord des premières lignes, et les ennemis postés dans les arbres ou sur les points culminants nous surveillaient et tiraient sur les imprudents. Un cuisinier s'étant hasardé à se montrer en plein jour fut tué d'un coup de feu qui l'atteignit à l'épaule et lui coupa l'artère sous-clavière ; un soldat du génie qui creusait une sape ayant levé la tête fut tué net d'une balle explosive ou retournée qui lui fit une plaie affreuse au cou.
Il fallait donc conseiller la prudence aux hommes qui, en voyant le danger, se mirent à creuser les tranchées et les boyaux avec ardeur.
La nourriture arrivait toujours froide et les hommes prenaient leurs repas froids : le riz, le bœuf formaient la base de la nourriture. Les hommes couchaient "sur la dure" enveloppés de leur couverture et de leur toile de tente. Et "sur la dure" est une manière de parler, car la terrible boue nous servait souvent de lit, et parfois de linceul.

 

une lerte

Par un clair de lune, on aperçoit une ombre qui descend la colline de Vauquois, dans les terres qui avoisinent la ferme dévastée de la Cigalerie. C'est certainement un ennemi. Une autre ombre suit... puis une troisième... Dans la vallée on aperçoit d'autres ombres. A cent mètres de nos lignes une masse noire, précédée d'autres ombres, comme une ligne d'éclaireurs précédant une colonne d'attaque, semble se diriger vers nous, sans bruit, en rampant, comme pour une surprise.
A notre droite, un bruit de fusillade intense crépite... Le bruit se rapproche et gagne de proche en proche toute la ligne. Les hommes tirent sur les points noirs, sur les ombres, que l'on aperçoit, sur la masse sombre qui paraît être une colonne d'assaut. Les mitrailleuses, placées sur la hauteur, en arrière de notre première ligne, se mettent de la partie et balayent la vallée. L'écho des bois répète avec fracas le bruit de la fusillade. Les balles sifflent en passant au-dessus de nos têtes.
Après un quart d'heure de cette fusillade enragée à laquelle répond une fusillade partie des hauteurs de Vauquois, le bruit se calme, et l'on se rend compte que les points noirs aperçus étaient des cadavres non encore relevés, la masse sombre une haie, et ces trois ombres qui descendaient la colline une patrouille boche ou peut-être des détrousseurs de cadavres.
A peu près toutes les nuits, des fusillades intenses se produisent ainsi sans cause souvent bien déterminée. Quelques hommes, affolés, tirent au hasard, les voisins en font autant, la première ligne s'embrase de proche en proche, et cela parfois pendant des heures entières...
A partir de sept heures du soir, en octobre, il n'est pas prudent de quitter la tranchée, car l'ennemi aussi est sujet à ces paniques. Dès que la fusillade éclate, il faut rester à l'abri. Mais si l'on est dehors, en patrouille ou en service, à placer du fil de fer, il faut se coucher immédiatement, s'aplatir contre terre. Ce ne sont pas seulement quelques balles qui passent, mais des milliers de balles qui volent, avec leur bourdonnement particulier. Le Capitaine que j'avais remplacé dans le poste que j'occupe avait été tué ainsi, une nuit, par une balle. Et on l'avait trouvé le lendemain, raidi, dans la feuillée où il était allé imprudemment.
Quand on quittait cet enfer pour aller au repos, le bruit du crépitement de la fusillade persistait dans les oreilles pendant plusieurs journées...

 

la elève

La relève a lieu par une nuit noire. Nous sommes remplacés par le 4e d'infanterie. L'officier qui commande la Cie qui nous remplace est un jeune gosse échappé de Maubeuge. En quelques mots, il nous raconte son odyssée et, naturellement, nous parle de sa famille, de sa mère... Pauvre cher gosse ! Pendant ce temps, la nouvelle compagnie arrive, s'installe, et nos hommes prennent le chemin de l'arrière, par des pistes remplies de boue, des fondrières où l'on disparaît... Défense absolue de se servir de lanternes, de lampes électriques. Il est défendu aussi de fumer... Les hommes, à la queue leu leu, dans les bois sombres, trébuchent les uns contre les autres, dégringolent avec un bruit de marmite et de gamelle qui s'entrechoquent.
Malgré tout, nous sommes contents de sortir de la fournaise, et d'aller passer huit jours à l'arrière, dans un bon petit patelin, où l'on pourra dormir tranquillement, la nuit. Aussi, malgré le poids écrasant du sac, des armes et des musettes, malgré les heurts et les à coups, la colonne avance assez vite...
A quelques kilomètres des lignes, en un point masqué aux vues de l'ennemi, la troupe fait halte et le capitaine permet aux hommes de fumer ; et malgré le cauchemar qui nous enveloppe encore, les hommes rient et échangent des lazzis.
Après huit longues journées et huit longues nuits d'angoisse, les nerfs se détendent, le cœur s'épanouit à la pensée d'un bon gîte, d'un bon lit de paille, de repas chauds, de café brûlant et d'un bon repos à l'arrivée.
Un sergent s'approche de moi et me montre, dans l'horizon noir, vers le sud, une lumière : "Ce sont sans doute des signaux faits aux boches par un espion." Je regarde attentivement cette lumière et, en effet, on aperçoit distinctement une lueur qui tantôt brille puis s'éteint pour luire un instant après.... Cela paraissait venir d'une colline lointaine, car la lueur avait un éclat très atténué. Mais en observant plus attentivement, je vis que la lumière était produite, non par un espion faisant des signaux, mais par un troupier qui, placé à quelques pas de nous, fumait tranquillement un cigare qui brillait, la nuit, à chaque aspiration du fumeur.
La route fut reprise et, après une heure de marche, il y eut une nouvelle halte. J'étais accablé de fatigue. A un moment, je dis au Capitaine : "Voyez donc ces lueurs qui filent, là-bas ! On dirait des cyclistes ! Pourquoi ont-ils allumé leurs lanternes ?" Et au même instant je tombai à terre, pris d'évanouissement. (Les lueurs que j'avais aperçues étaient des feux de cuisine. Si j'avais cru les voir filer, c'est parce que la tête me tournait.) Quelques gouttes d'eau de vie me ranimèrent, mais j'étais épuisé, incapable d'un grand effort.
Une voiture de vaguemestre d'artillerie passant, je donnai mon sac au conducteur qui devait déposer mon "fourniment" au poste de secours de Clermont en Argonne. Mais le conducteur s'appropria le tout (mon sac contenait tout mon linge et une chaude couverture) et je ne trouvai rien en arrivant à Clermont...
Je fis tout le trajet à pied, et arrivai au cantonnement (les Islettes) avec un soupir de satisfaction.

 

u cantonnement

Nous sommes au village des Islettes pour huit jours. Je suis logé dans une maison située sur la route de Tuteaux. Le "patron" de la maison est forgeron, et il me loge dans une petite mansarde, sur un grabat où couchait son apprenti avant la guerre. Je suis content de trouver ce grabat qui excite l'envie d'un camarade logé à la belle étoile.
Aussi je reçois sa visite. Il entre dans la pauvre pièce, examine, et dit : "Vous êtes logé dans mon secteur, et je vous prie de me céder votre place." Je lui réponds que ma Cie est logée à proximité, ainsi que le Capitaine, et que je reste où je suis. Il répond qu'il est lieutenant commandant de Cie et, comme tel, a le droit de priorité. (J'avais refusé de prendre un commandement de Cie, ne me jugeant pas apte et préférant le commandement d'une section.) Je lui affirme que cette affaire va se régler par ancienneté, devant le Commandant.
L'intrus quitte la place sans insister...
Ceci, simplement pour montrer combien un simple grabat pouvait exciter les convoitises, après huit jours et huit nuits passées à coucher à la belle étoile, dans l'eau, dans la boue, dans le froid, dans l'enfer...
Après un bon repas, dans une cuisine bien chauffée mise à notre disposition par le forgeron, je ne ressentais presque plus aucune fatigue. Un bon sommeil, sur mon lit de camp, dans ma chambre obscure, acheva de me remettre.
Le lendemain, je visitai le village. Il n'avait pas trop souffert de la guerre ; les boches, à leur passage, s'étaient contentés de piller et non d'incendier, contrairement à ce qu'ils avaient fait à Clermont-en-Argonne. Aux Islettes, quelques maisons étaient détruites. Comme c'était un dimanche, je me rendis à l'église. C'est là que j'aperçus pour la première fois le général Gouraud, adoré des soldats. C'était un bel homme, imposant avec sa longue barbe, mais affable et souriant. Je pénétrai ensuite dans le cimetière où dorment tant de soldats et je vis une femme qui sanglotait, soutenue par des sous-officiers. C'était la veuve d'un adjudant, tué récemment (l'adjudant Bernard).
Elle était venue prier et pleurer sur la tombe de son mari, et la détresse de cette malheureuse femme faisait venir les larmes aux yeux de tous les assistants. Quelle terrible chose que la guerre !
Nous passâmes huit jours dans ce village pauvre mais hospitalier, puis nous fûmes envoyés dans la forêt d'Argonne.

 

un ncendie

Le sergent Rollet, de ma section, s'est fait construire un petit abri, aux premières lignes où nous sommes venus, non loin de la Haute-Chevauchée. L'abri n'est pas très solide : les murs sont faits avec des mottes de terre empilées les unes au-dessus des autres. Le toit est formé avec de légers rondins recouverts de mottes. Une ouverture forme l'entrée. Une cheminée, en mottes aussi, dans laquelle flambe un bon feu, réchauffe mais enfume la pièce dans laquelle on entre à "quatre pattes".
Mais Rollet exagère. En sybarite qu'il est, il chauffe, il chauffe la pièce - le bois ne manque pas ! - et les étincelles communiquent le feu aux rondins. Comme il est nuit noire, les boches aperçoivent les lueurs de l'incendie, et ils tiraillent dans la direction de la baraque en feu. Pas de récipient pour puiser l'eau. Rollet prend un soulier, puise de l'eau
(?) dans un urinoir à proximité, et éteint assez rapidement l'incendie, non sans risque d'être tué, car les balles pleuvent autour de lui.
Cet incident défraya longtemps la popote des sous-officiers, et Rollet reçut, à cette occasion, l'épithète de pompier, qu'il avait bien méritée.

 

un iège

Nous occupons un élément de tranchée avancée et il faut réunir cet élément à notre système de tranchées par une sape. Quelques soldats du génie y travaillent. A mesure que la sape avance, elle est recouverte avec des rondins.
Des créneaux en acier protègent les travailleurs. Un guetteur, le fusil prêt à tirer, surveille les tranchées des boches.
Un jeune soldat du génie, observant par l'ouverture du créneau, aperçoit un casque boche. Sans se douter du piège, le jeune soldat veut avoir le casque. Il se procure une perche qu'il munit d'un crochet et essaye d'attraper le casque. Mais les bandits veillaient. Le pauvre jeune homme reçut une balle en pleine tête et tomba sans vie dans la sape. Mais notre guetteur qui avait vu le boche ajuster fit feu, les deux coups de fusil se confondirent, et l'assassin tomba mort aussi.
J'étais accouru au bruit de la double détonation et me rendis compte de ce qui s'était passé et du piège dans lequel étaient tombés nos soldats.

 

un rdre bien donné

Je vais en réserve avec un peloton. Les hommes sont employés, les uns à charrier des rondins pour les premières lignes ; les autres sont établis en petits postes, en arrière de la première ligne. Le commandant prend les 2 ou 3 hommes qui restent à "faire" du bois pour sa cagna. Tout le monde étant ainsi employé et dispersé, le commandant me fait appeler :
"Vous allez faire une tranchée en travers de la Haute-Chevauchée ; puis vous ferez des flanquements, ici et là, à droite et à gauche de la tranchée..."
Oui, mais je n'ai pas d'homme disponible. De plus, je n'ai pas d'outils, ni pelles ni pioches. Ce que la compagnie possède d'outils est resté aux premières lignes, pour le travail. Je fais mes objections au Commandant : "Débrouillez-vous, répond-il. Si le travail n'est pas fait ce soir, j'aviserai."
J'avais trois outils en tout, des outils "volés", et il en faut deux pour creuser une fosse à un camarade tué.
Et dire que nous avons laissé tant de pelles et de pioches à Besançon ! J'avais vu dans l'église de Larnod tout un amoncellement d'outils tout neufs qui auraient bien fait notre affaire ici. Depuis le mois d'avril, les hommes ont perdu la plupart de leurs outils portatifs ; et les outils de parc sont presque introuvables. Comment faire creuser une tranchée sans hommes et sans outils ? Je n'ai jamais pu résoudre le problème.
Mais le lendemain, on supprima quelques petits postes, on me donna quelques outils et je pus commencer le travail.

 

eux bons repas

Nous sommes revenus à Neuvilly, où j'ai débuté en arrivant au régiment. Ma compagnie est logée dans les granges. J'adopte un coin, dans une chambre où je fais placer une bonne épaisseur de paille qui me servira de lit.
Les officiers du bataillon prennent leurs repas dans une salle commune, une salle à manger à peu près respectée par les obus.
Le premier jour de notre arrivée au village, les obus pleuvent autour de l'église. C'est la Toussaint et les ennemis visent certainement l'église qu'ils supposent remplie de gens.
La trajectoire du tir passe invariablement au-dessus de la rangée des maisons où nous sommes en train de manger. Un obus tombe sur notre local, démolit la toiture en éclatant, perce le plafond dont les débris dégringolent avec fracas dans les assiettes, les plats sans occasionner d'accidents de personne.
Depuis plusieurs jours, paraît-il, le tir de l'ennemi passe au-dessus de la même rangée de maisons (celle de gauche, en faisant face au nord) et nous décidons d'aller nous installer en face, dans la rangée de droite. Nous trouvons une maison à peu près intacte, habitée par une vieille femme, la seule habitante du village, qui n'a pas voulu quitter le local où elle avait vécu. Les cuisiniers transportent leur "barda" dans cette maison, et nous allons nous mettre à table, dans la salle à manger, vers onze heures, à l'abri du tir.
Le bombardement boche recommence sur le village. Un obus bien pointé tombe devant la maison que nous occupons. La cloison peu épaisse s'écroule avec fracas, et une grande quantité de terre, de plâtras, s'écroule dans la pièce, tombe dans la casserole posée sur la table. Adieu le bon bœuf aux carottes qui paraissait si savoureux ! Heureusement qu'aucun de nous n'est blessé !
Le bombardement redouble. Un obus tombe en face du petit ponceau placé sur la route qui traverse un ruisseau affluent de l'Oise. Quelques hommes qui s'étaient réfugiés sous ce ponceau sont tués ou blessés.
Un autre obus tombe dans un local occupé par mes hommes. J'avais eu le soin de les placer entre deux meules de foin, mais l'obus tombe exactement devant l'ouverture et tue ou blesse sept hommes. Le clocher est atteint par un obus. Vraiment le séjour en réserve n'est pas agréable, surtout à l'heure des repas. On croirait que les boches sont renseignés sur nos faits et gestes : les hommes sont au travail, de ci de là, à creuser des tranchées, à charrier des matériaux, à réparer des chemins, enterrer les cadavres des chevaux, etc, et sont dispersés aux quatre coins de l'horizon pendant toute la journée, sauf au moment des repas où ils se réunissent dans le village. Qui peut renseigner ainsi les boches ? Et pourquoi bombardent-ils Neuvilly au moment même où les hommes y sont rassemblés ?
J'ai appris par la suite qu'on avait fusillé un fermier des environs du village. Au moment où les troupes entraient au village, il conduisait ses vaches dans un certain pré, signal convenu à l'avance avec l'ennemi qui avait des vues sur ce pré. Je n'ai pu vérifier l'exactitude du fait.

 

les remiers abris à Neuvilly

Neuvilly étant bombardé, il faut l'évacuer, car le séjour y est très malsain. On crée des abris à l'est du village. On creuse le sol, à découvert, et on découpe ainsi de vastes rectangles pouvant contenir 30 ou 40 hommes couchés. Les abris sont couverts avec des poutres enlevées aux maisons, des portes des granges, des planchers, des portes d'appartement, des meubles de toute espèce, buffets, armoires, etc. Les habitants retrouveront, après la guerre, tout leur mobilier placé ainsi sur ces abris, mais en quel état ?
Le sergent Rollet, antiquaire de profession, fait mettre en lieu sûr quelques portes d'armoire très anciennes, qu'il estime à plusieurs milliers de francs.
Les abris, une fois couverts de planches, meubles, etc, posés sur les solives et les poutres, sont encore revêtus d'une couche de terre.
Le sol de chaque abri est tapissé de paille récoltée dans les granges. Les constructions n'offrent aucune résistance aux obus, et ne présentent que des dangers. Pendant un bombardement, 20 hommes furent tués dans un de ces abris. Il aurait fallu les faire plus résistants, mais les rondins manquaient. Nous n'avions pas assez d'outils pour en couper dans la forêt voisine (nous n'avions que quelques haches et serpes régimentaires qui ne coupent pas) et d'ailleurs les moyens de transport manquaient, les ennemis ayant brisé toutes les roues et les brancards des charrettes ou voiture de la contrée. On avait eu beaucoup de mal à abattre un seul arbre qu'un cheval avait amené à grand' peine en le traînant sur le sol, avec une chaîne.
Aussi, pendant les bombardements, les hommes sortent des abris et se mettent en ligne d'escouade par un, à larges intervalles. Tout au plus ces abris préservent-ils des intempéries, mais cet avantage n'est pas suffisant, et nous y sommes à la merci du premier obus lancé par l'ennemi qui a, par avions, exactement repéré nos positions.

 

un bon aire

Je suis évacué pour fatigue générale et bronchite. Je vais à l'hôpital (à Mâcon, au lycée de filles, transformé en hôpital) où je suis dorloté pendant quinze jours, puis j'obtiens quarante-cinq jours de convalescence.

 

 

 

Je suis heureux d'aller passer quelques jours chez moi. C'est l'époque du jour de l'an. Je m'installe au coin du feu et j'aide ma femme à faire le travail de mairie, et cela n'est pas superflu, car depuis la scène burlesque de Mme la mairesse, le maire, vengeur, complique la besogne. Il garde les circulaires, ce qui rend le travail inextricable ; il conserve chez lui les papiers qu'il doit signer. Il joint à cela de la mauvaise volonté, passant devant la mairie sans y entrer jamais, laissant "traîner" toutes les affaires pendantes. Il est évident qu'il veut se débarrasser de ma femme comme secrétaire pour donner cet emploi à son valet de chambre. Il me fait appeler chez lui et me laisse debout dans sa bibliothèque. Je lui dis qu'étant officier convalescent, je ne pourrai désormais me rendre à ses appels à son domicile ; et que les affaires se régleront à la mairie. Mais il exige que ma femme et moi y allions chaque soir à six heures. A six heures du soir, en janvier, il fait noir pour circuler dans les chemins, et il faut côtoyer un étang. Mon fils, se rendant chez le maire, par une nuit obscure, était tombé à l'eau et avait failli se noyer, ce qui avait fait rire aux larmes les deux époux. Je défends à ma femme d'aller chez le maire. Je n'y vais pas non plus, car je suis fatigué, et j'estime que le maire doit traiter toutes les questions à la mairie.
Ce qui m'indignait le plus, c'est de penser qu'avant la guerre ces gens-là frayaient avec nos ennemis, étaient les intimes de cette Koetsemberg, une espionne sans nul doute. De plus, on racontait que Madame la mairesse avait reçu par la Hollande une lettre de Brême, dans laquelle la Koetsemberg demandait à Madame de mettre en sûreté son mobilier, surtout sa bibliothèque... et je devinais le reste.
Tout cela me mettait hors de moi. Un officier français, convalescent, ne peut aller se tenir debout devant des gens qui veulent l'humilier dans sa qualité d'officier français. Quoiqu'instituteur, j'avais conscience d'être dans mon rôle en ne retournant pas chez le maire.
Aussi, il m'apprit qu'il diminuait mon traitement de mairie de 20f, chose inadmissible : il prit pour prétexte ma démission des œuvres agricoles que je gérais gratuitement. Ma femme en profita pour laisser la mairie au maire et pour se retirer du patronage de jeunes filles qu'elle avait créé.
Elle retrouva son indépendance, mais non sa tranquillité.
Le valet de chambre du maire fut nommé secrétaire de mairie.

 

Au épôt

Je ne reste que quelques jours chez moi, juste le temps de faire le travail de fin d'année de la mairie, travail auquel j'étais habitué en temps de paix. Ayant renoncé à ma convalescence, j'arrive au dépôt le 18 janvier. Je passe "la visite" et je demande à repartir sur le front. Mais le médecin m'ayant déclaré "inapte momentanément", je suis désigné pour commander une compagnie du dépôt en remplacement d'un capitaine malade et je vais rester quelques semaines à l'arrière. Ce seront les seules, mais je ne les regrette pas, car j'y ai vu certaines choses intéressantes.
Ma compagnie compte 550 hommes à l'effectif. A cette époque, les dépôts avaient encore un grand nombre de disponibilités provenant des récupérés, de gens qui s'étaient débrouillés jusqu'alors pour ne pas partir ; de GVC des jeunes classes ; de malades ou de blessés ayant déjà été au front et renvoyés au dépôt après leur guérison ; de territoriaux, etc.
Et à chaque instant on puise dans nos effectifs des renforts pour le front ou pour divers services.
La Compagnie va à l'exercice chaque jour, souvent nous faisons du service en campagne et des marches assez longues. Le Commandant du dépôt, blessé au début de la guerre, le Chef de Bataillon L... est un excellent homme ; et le commandant du Bataillon, Capitaine B..., dont j'ai gardé un bon souvenir, s'occupe activement de son unité. Je les vois souvent tous les deux et nos relations sont empreintes de cordialité.
Nous cantonnons dans une commune aux environs de S... et nous menons la vie monotone du soldat en caserne, entrecoupée de petits incidents.

 

la isite

A chaque départ pour le front, les hommes désignés passent la visite et je me fais un devoir d'y assister. Les hommes défilent dans une salle chauffée de l'infirmerie. Ils sont tous en costume d'Adam, et le médecin les examine l'un après l'autre. Voici un soldat résolu qui déclare : "Je demande à partir !" On dirait que cette déclaration est contagieuse, car les suivants, gagnés par l'exemple, font de même. Puis, arrive un "froussard" qui a combiné sa petite affaire : "J'y vois double, M. le Major ! - Comment ! Comment ! Qu'est-ce que cette histoire ? Combien y a-t-il de doigts ? (le docteur montre un doigt.) Réponse : Deux. "Combien y en a-t-il à présent ?" (le docteur montre deux doigts) Réponse : quatre... Le truc a réussi.... pour cette fois, croit le trouffion.
Et quand un homme a commencé a dégoiser ses maladies, les suivants imitent son exemple : c'est alors la série des froussards. L'un dit : "Je suis trop gros !" Un autre : "J'ai des grosses couilles !" Un troisième : "J'ai une maladie de cœur" (Que de lascars se sont trouvés une maladie de cœur pour ne pas partir !) Un quatrième, frais et rose : "J'ai le ver solitaire !"
Et le bon médecin classe tous ces gens qui défilent, en trois catégories : 1° ceux qui sont bons à partir ; 2° ceux dont le départ est laissé à mon appréciation ; 3° enfin, ceux qui ne peuvent pas partir encore...
Pour ceux de la 1re catégorie, rien à faire : ils doivent partir ; pour ceux de la 2e catégorie, ils partiront aussi, quoi qu'ils fassent pour échapper au filet.
Le gros bonhomme pesant 104 kilogs, classé dans la 2e catégorie, se déclare incapable de partir. Le Commandant auquel il a voulu parler lui annonce froidement qu'au bout d'un mois de tranchées, il ne pèsera plus que 80 kilogrammes et que son envoi au front lui sera salutaire. L'homme qui a le ver solitaire partira aussi. Un homme, jeune et bien portant, venant des GVC, vient me dire qu'il ne sait pas prendre la ligne de mire. Et alors, que faisait-il avec son flingot, depuis août 1914 jusqu'en janvier, le long des voies ferrées. Il partira et apprendra à mettre en joue derrière les créneaux, à la tranchée.
Un autre me dit : "Mon lieutenant, vous ne pouvez me faire partir, car vous encourriez une grave responsabilité : j'ai des éblouissements parfois." Je lui réponds que j'encours cette responsabilité sans crainte, car j'ai vu "de braves petits gars" moins bien bâtis que lui faire bravement leur devoir.
Quant à l'homme qui voit double : "Tu tueras deux boches à la fois, ça sera chic !" et le tour est joué.
Quelques-uns, cependant, échappent au filet, et je n'ai pu réussir à faire partir le sergent L..., malgré toute ma bonne volonté. Mais si j'étais resté quelques jours de plus à S... je l'aurais porté moi-même dans le train pour le voir partir.
C'était un "gars" pistonné sans doute...
Bref, c'est ainsi qu'on opérait au moment d'un départ au dépôt de mon régiment.

 

épart brusqué pour le front

Il est sept heures du soir. Les hommes ont quitté le cantonnement et ne seront tous rentrés qu'à l'appel de neuf heures. L'ordre arrive de préparer immédiatement un renfort de 40 hommes qui doit se trouver à 10 heures du soir à la gare de S..., prêt à embarquer pour le front. Comment faire pour trouver ces quarante hommes ? Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu plus tôt, avant la sortie des hommes qui, après le repas du soir, vont faire une promenade en ville ? N'importe, il faut agir et agir vite. A mesure que les hommes vont revenir, on prendra leurs noms, d'office, on les fera équiper immédiatement. Ils seront rassemblés devant le bureau, et... en route pour le front.
La nuit est noire... On ne voit pas à deux pas devant soi. Je me poste à l'entrée du village, une lanterne à la main. Le fourrier est à côté de moi.
Et à mesure que les hommes arrivent, ils sont arrêtés au passage. Ils fournissent leur nom et reçoivent l'ordre d'aller s'équiper immédiatement. Le fourrier trouve ainsi, au petit bonheur, quarante noms, et le détachement peut partir assez tôt pour être en gare à l'heure fixée. Oui, mais il fallait entendre les cris et les vociférations de ceux qui, n'ayant pas été désignés pour partir, étaient ainsi pris d'office !
Bref, avec ma lanterne, j'ai trouvé 40 hommes, alors que Diogène n'en avait point trouvé.

 

les gares pendant la Grande Guerre / un repère pour le soldat

 

on arrivée au 143e

J'ai demandé à être renvoyé sur le front. Je suis affecté au 143e d'infanterie qui vient d'avoir des pertes sérieuses aux attaques du bois Sabot, en Champagne. J'arrive à Valmy. De Valmy je vais à St Jean sur Tourbe, où je passe la nuit, et le lendemain matin je rejoins le régiment qui est en ligne ? Il occupe le secteur entre les Hurlus et Mesnil les Hurlus.
Le paysage est d'une tristesse déconcertante. Les villages que l'on traverse (St Jean sur Tourbe, Laval, Hurlus...), à peu près entièrement détruits, sont lamentables. Les chemins, les pistes, sont de véritables cloaques dans lesquels on enfonce jusqu'à la cheville et parfois jusqu'à mi-jambes. La terre est blanchâtre, crayeuse... Quelques plantations de sapins, de ci de là, dans la campagne, mettent une note sombre dans cette blancheur.
A partir de Mesnil les Hurlus, totalement rasé par la guerre, mais où j'aperçois un vaste cimetière, on quitte la piste et on prend le lacis de boyaux. Un guide me conduit auprès du Colonel qui est dans son P.C. construit dans un bosquet de sapins, à 500 m. en arrière des premières lignes. Le Colonel m'affecte au commandement de la 2e Cie. Je continue ma route, et je rencontre le Chef de Bataillon au moment où il s'engouffre dans sa cagna car les 77 pleuvent. Il n'est pas pressé de lier connaissance, car je ne le revois plus. Je rejoins ma Cie qui occupe les premières lignes.
Le Lieutenant qui commande la Compagnie (le Capitaine avait été tué) m'indique mon abri. C'est un trou creusé dans le parapet. Je peux y tenir couché, ou assis en courbant un peu la tête. Le lieu n'est pas très confortable. Il y a mieux. N'importe ! Puisque d'autres camarades vivent là, pourquoi n'y vivrai-je pas aussi ?
Le lieutenant m'informe qu'il a enlevé la paille de la cagna parce qu'elle était remplie de poux. Les Marocains que nous remplaçons - car le régiment occupe le secteur depuis deux jours seulement - ont laissé beaucoup de vermine et le sol des cagnas en est pavé.
Il place mes couvertures dans le fond de mon abri ; et à défaut de paille, je m'allongerai sur une couverture, tandis que l'autre servira à m'envelopper lorsque, pris de sommeil, je voudrai dormir un instant. Bref, j'organise mon home.
Parfois une odeur épouvantable se fait sentir. "C'est Fritz qui lance cette odeur, me dit le lieutenant." Fritz est un boche mort, entre les lignes, et il nous envoie ses pestilences. Il est là, à deux mètres de ma cagna.
Mais d'autres Fritz sont étendus ainsi, tout le long de la ligne - à côté de Français, hélas ! Jetant les yeux du côté de la cote 196, je la vois jonchée de cadavres. C'est un véritable charnier. On en enlève chaque nuit. Ceux qu'on ne pourra pas enlever resteront ainsi.
En parcourant les tranchées, partout où je regarde, j'aperçois des cadavres. Les uns sont à peine enterrés : on aperçoit une main qui sort, une botte qui émerge, une tête qui grimace, un thorax qui a été sectionné. D'autres n'ont aucune sépulture et ils empoisonnent l'air. Je circule avec un flacon d'eau de Cologne sous le nez.
Le secteur de Perthes les Hurlus - les Hurlus - Mesnil-les-Hurlus est un énorme cimetière où nous allons passer de longs mois de souffrances, de mars à avril 1915.
Ce fut certainement un des plus mauvais coins du front, et je n'exagère pas en disant que le régiment a perdu, de mars à août 1915, plus de deux mille tués ou blessés.

 

les ombes

La Cie doit faire six jours de ligne. Dès mon installation, je parcours la première ligne. J'examine chaque emplacement de guetteur. Je donne des ordres pour l'aménagement, l'amélioration de chaque créneau. Le chef doit veiller sur ce point, car si l'installation est défectueuse la sentinelle est en danger. Les tranchées ennemies sont assez rapprochées des nôtres. On compte de 30 à 40 m en moyenne d'une ligne à l'autre. Les petits postes sont bien plus rapprochés. Il y en a qui sont à 4 ou 5 m d'un autre P.P. ennemi. Les tranchées ne sont pas rectilignes, et parfois les lignes ennemies prennent d'enfilade les nôtres. Il faut donc protéger les sentinelles et ceux qui circulent dans la tranchée contre le tir d'enfilade. Voilà la besogne du chef de section. Mais le commandant de Compagnie doit s'assurer que cette besogne se fait. Pour préserver l'homme, on creuse une niche dans le parapet ; on place des "ponts" sur la tranchée, on élève un mur de sacs à terre...
A courte distance, l'envoi des bombes à main est facile et on ne s'en prive pas. Puis, on se servait des crapouillots, des canons Aazen qui lançaient les bombes à une assez grande distance.
Le crapouillot se compose d'une lourde pièce de bois qui forme la base de l'instrument. Dans cette pièce de bois se trouve fixée une chemise d'obus qui forme avec la pièce de bois un angle d'environ 45 degrés. La chemise d'obus est munie d'une ouverture à la base pour y placer la mèche.
Le crapouilloteur met de la poudre dans l'obus qui sert de canon, place la mèche, met une bombe Gellerier dans le canon et allume la mèche. La bombe est projetée plus ou moins loin. Il s'agit pour le crapouilloteur de régler son tir, c'est-à-dire d'orienter convenablement son instrument, afin de lancer sa bombe sur un blockhaus ennemi, à un croisement de boyaux, sur les crapouillots adverses, etc.
Il doit savoir doser la quantité de poudre, pour obtenir un tir à peu près à la distance voulue. Un guetteur est chargé de voir le point de chute de la bombe, afin que le tir soit modifié s'il y a lieu, soit pour la direction, soit pour la distance.
Le Ct de la Cie doit choisir judicieusement les emplacements de crapouillots, et trouver d'autres emplacements lorsque les premiers sont repérés par l'ennemi.
Il faut aussi que le Ct de Cie vérifie les abris des hommes qui se composaient, à mon arrivée au régiment, de simples alvéoles creusées dans la paroi du parapet. J'examine si les hommes sont, dans leur abri individuel, suffisamment protégés contre la chute ou les éclats d'une bombe, et je fais placer devant chaque alvéole des rangées de sacs qui serviront de pare-éclats.

 

n bon abri

Vraiment, mon abri est malsain. Fritz l'empuante de plus en plus. Il faut fuir. Je charge quelques hommes de me faire un abri. Je le fais creuser dans le boyau qui accède à la première ligne, exactement au point de rencontre de la tranchée et du boyau.
Je fais creuser une pièce de 2 m. sur 2 m. La terre est placée dans des sacs. Une ouverture de 1 m est aménagée. Des rondins sont placés sur l'abri. Les sacs à terre sont placés sur les rondins, et voilà un gîte confortable. Je le baptise : "Villa des Cent Sous" car j'avais donné 5f d'étrennes aux ouvriers.
Je fais placer de la paille fraîche dans un coin : ce sera mon lit. Avec quelques planches, un homme adroit m'installe une table et un banc. Mon gîte me servira de chambre à coucher et de salle à manger. Je suis loin de mon boche. Il ne m'empoisonne plus. Je n'ai presque plus de poux, tout au plus une ou deux douzaines chaque jour. C'est peu ! Mon camarade Gobillard, lieutenant à la Cie, agrégé de philosophie, m'aide à les tuer. Il est heureux quand il en trouve un blotti dans un pli de la chemise. Le pou a beau être roublard, et chercher à esquiver la mort, il ne l'est pas autant que l'agrégé de philosophie qui l'occit sans pitié. Et voilà comment, lorsqu'on est mal, on peut être mieux, sans être, d'ailleurs, confortablement installé !

 

Bagues en aluminium et cannes en bois

lire à ce sujet

 

 

e sous-lieutenant de ma Cie

Je dois un chapitre à mon cher camarade Gobillard, le seul officier de ma Cie. Le régiment a subi beaucoup de pertes depuis le début, et les cadres sont réduits. Sans les renforts fréquents, il y a longtemps que le régiment n'existerait plus ni en cadres ni en hommes.
Mon camarade, ai-je dit, est agrégé de philosophie. Il est du département du Nord, des régions envahies. Avant la guerre, il était à Anvers, professeur dans un lycée d'influence française ? C'est un jeune homme plein de bon sens, animé d'un patriotisme éclairé, qui fait la guerre depuis le début. Il sera pour moi, plus qu'un excellent camarade, mais un ami sincère. Quand on vit en commun, qu'on partage les mêmes périls, les mêmes dangers, comment ne pas s'aimer ? Nous avons vécu plusieurs mois ensemble, dans un des plus mauvais coins du front français, et cela ne peut s'oublier. G... est comme moi, il a des poux, mais il ne se contente pas d'une douzaine de ces malfaisants insectes, il lui en faut davantage. Son corps en est couvert, à tel point que le docteur l'évacue à St Rémy sous Buxy pour huit jours. Il faudra bien huit jours pour qu'il soit débarrassé de sa sale vermine.
G... est philosophe - il doit l'être par définition, puisqu'il est agrégé de philosophie - et il accepte la vie comme elle vient, et les poux par-dessus le marché.
Mais, par exemple, il n'aime pas que les boches le chatouillent trop. Dès qu'une bombe est lancée par l'ennemi, il fait riposter par 20, par 50, par 100 bombes et davantage, s'il le faut. Et chaque jour, et souvent plusieurs fois par jour, il y a combat de bombes. Parfois la lutte devient homérique. Les deux partis s'entêtent. Alors, on a recours au juge de paix, en l'espèce notre vaillant 75, et les boches se taisent comme par enchantement.
Notre secteur n'est pas le "filon", et les nombreuses tombes de nos chers camarades, tombés dans ces combats de bombes ou de grenades, sont là pour l'attester. Je ne puis penser sans pleurer aux héros du 143e qui dorment leur dernier sommeil aux Hurlus ou au Mesnil, ou dans les cimetières avoisinants.
Dans un de ces combats, mon brave G... reçut un éclat de grenade dans l'œil gauche. Il a été évacué, et après guérison - il a perdu un œil - il a continué à servir son pays dans un bureau au Ministère de la Guerre.

 

on cher Gob...

Mon camarade Gob..., ancien sergent retraité des troupes coloniales, est arrivé comme sous-lieutenant au régiment.
Il a été nommé lieutenant, puis capitaine, et chevalier de la Légion d'honneur. A Verdun, un obus (210) l'a rendu fou et il a été interné dans une maison de santé. Sa perte me fut cruelle.

 

es crapouilloteurs

Je n'oublie pas dans mes souvenirs mes bons crapouilloteurs. A tout seigneur tout honneur : je parlerai d'abord du caporal Delcellier qui fut plus tard sergent.
Il était plein de courage et d'audace, et je suis sûr que son tir a été souvent d'une grande efficacité, et qu'il a démoli quantité de boches. Il a toujours le dernier mot avec les boches. Il était d'un entêtement admirable. Il avait pour le seconder le brave Barthélemy et le brave Bouillet.
Barthélemy avait un assez fort embonpoint et le sous-lieutenant l'avait surnommé Sancho Pança. Bouillet, au contraire, était long et mince, et avait été surnommé Don Quichotte par mon facétieux camarade. Braves gens, admirables soldats tous les trois. Ces trois hommes formaient une équipe incomparable.
Le caporal installait ses crapouillots, mettait la poudre et la mèche. Barthélemy plaçait les bombes et allumait. Bouillet regardait les points d'arrivée des bombes et faisait allonger ou raccourcir le tir ou changer de direction. Il fallait aussi veiller à la riposte : écouter les départs et suivre la direction des bombes boches. Et pendant des heures entières, s'il le fallait, ils combattaient, bouleversant les lignes ennemies, rendant tranchées et boyaux boches intenables, occasionnant à l'adversaire des pertes appréciables dont on se rendait compte par les hurlements, les cris des blessés, ce qui avait le don de faire sourire Delcellier.
Inutile de dire que Delcellier possédait la croix de guerre, et jamais récompense ne fut mieux méritée.
Bref, pour la manœuvre des crapouillots, il était d'un cran inimitable, et bien souvent on a fait appel à la science de mon brave caporal pour l'organisation d'une équipe.
Bouillet, pendant un combat, eut le bras atteint par une bombe. Il fut amputé. Aujourd'hui, il porte la croix de guerre et la médaille militaire qu'il a glorieusement gagnées.
Delcellier fut blessé, pendant les attaques de septembre, par un obus qui blessa en même temps son père (car le père avait demandé à servir dans l'active, et était dans ma Cie avec son fils).
Barthélemy commanda dans la suite, en qualité de caporal, une équipe de canon de 37.
Que sont devenus par la suite ces trois braves ? Je souhaite qu'ils soient toujours de ce monde et fassent souche de braves gens.

 

a cote 196

La cote 196 ressemble de loin à un paysage lunaire. Elle est parfaitement dénudée, et d'une blancheur de neige éclatante. Elle possède aussi ses volcans.
La pente nord de cette colline appartient aux boches. La pente sud nous appartient. Les tranchées françaises sont sensiblement sur la crête, les tranchées boches sont installées à quelques mètres des nôtres.
Ma Cie va occuper ce secteur et relever une Cie du 15e. Le brave lieutenant que je vais remplacer me fait visiter son secteur et me fait les honneurs de sa "tagna." (Il prononçait t pour c). Il me montre l'emplacement des péristopes (périscopes) et m'annonce qu'il est juriste-linduiste (linguiste) de profession. Tout en déambulant dans les tranchées, il tient, en soulevant sa vareuse fendue en arrière, à me montrer - je suis placé derrière lui - qu'il a un torset (corset). Un corset dans une tranchée !
Le secteur n'est pas agréable. Un boyau qui y accède s'appelle le boyau de la mort. Il est pris d'enfilade par les boches, et il ne faut pas s'y aventurer en plein jour car il est balayé par une mitrailleuse.
A chaque pas, on voit des morts plus ou moins enterrés, des morts dans les différentes phases de la décomposition : celui-ci montrait une tête absolument décharnée ; un autre, au contraire, étalé sur le parapet, était en pleine décomposition ; cet autre, enterré sous une mince couche de terre, en était à la période des mouches : la terre se fendait, et on entendait un bourdonnement souterrain, puis les mouches sortaient une à une, lourdement, et elles allaient s'installer quelque part pour digérer, au soleil ; et celui-là était couvert de larves desséchées : les mouches étaient parties. Et il fallait vivre dans cette horreur, dans une atmosphère épouvantable.
Les brancardiers venaient chaque nuit pour désinfecter les corps, mais la besogne, en raison du nombre considérable de cadavres et la difficulté du travail, compliquée par la proximité des boches qui au moindre bruit lançaient des fusées éclairantes, des bombes, des grenades, déclenchaient un tir de mitrailleuses ou d'artillerie, la besogne dis-je, n'avançait guère.
La cote 196 est toute bouleversée par les entonnoirs - et j'ai des petits postes installés sur les lèvres d'entonnoirs - car le secteur de Perthes-les-Hurlus, les Hurlus et Mesnil les Hurlus est un secteur où la guerre de mines vient s'ajouter à toutes les autres horreurs de la guerre.

 

les mouches leues

Les grosses mouches bleues s'échappent des centaines de cadavres qui gisent sur le terrain, de ces pauvres dépouilles qui n'ont plus rien d'humain. Elles volent lourdement. Elles vont où leurs ailes les portent, mais, je ne m'explique pas le fait, je l'ai constaté, elles sont toutes réunies dans un boyau, un peu en arrière des lignes. C'est un boyau peu fréquenté. Et comme le Ct de Cie doit visiter le secteur en entier, je me trouve engagé dans ce boyau, sans me douter de son contenu, et me voilà au milieu de centaines de millions de mouches. Le boyau en est entièrement couvert.
Quelle chose atroce ! Se trouver dans un brouillard de mouches provenant de cadavres humains ! Il faut cependant que je sorte de ce boyau. Je prends une toile abandonnée, et je remue cette toile devant mon visage pour en chasser les mouches ! Quel affreux contact ! Quel essaim épouvantable ! Et voilà ce que deviennent les créatures aimantes, pensantes ! Voilà ce que devient notre jeunesse : un paquet d'ossements broyés, un grouillement de larves, des tourbillons de mouches ! Quelle horreur ! Je cours de toutes mes forces en secouant avec frénésie ma toile de tente, et je sors enfin de l'enfer avec une forte envie de vomir.

 

un amp de repos

Après six jours d'enfer nous avons droit à trois jours de repos, y compris le temps passé pour le trajet aller et retour. La Cie qui nous relève arrive à la nuit. Les consignes sont passées, et nous partons, les sections les unes derrière les autres, les hommes un par un dans l'étroit boyau où le sac a parfois de la peine à passer. On n'y voit goutte, et ce sont à chaque instant des heurts, le nez dans le sac de l'homme qui marche devant ; des pieds qui s'enfoncent dans les flaques d'eau ; des puanteurs de cadavres ; des piétinements sur place suivis de marches rapides car, si on ne veut pas se perdre dans le lacis des boyaux, il faut suivre l'homme qu'on a devant soi ; des montagnes russes qu'il faut escalader pour redescendre ensuite ; des glissades dans la boue gluante ; des rencontres de corvées qui, venant en sens inverse, retardent considérablement la marche. Mais que sont ces misères à côté de celles endurées pendant les six jours écoulés ? On trouve que le boyau est un bon petit chemin agréable, car au bout de ce boyau, c'est le terrain où l'on marche à découvert, où l'on respire à pleins poumons et, à une certaine distance, c'est le camp - camp Guérin ou camp Bonnefoy - où l'on ira se reposer trois longues journées, une éternité !
Nous passons au Mesnil. J'aperçois, à la lueur d'une fusée, un enchevêtrement de croix, à perte de vue. C'est le cimetière où dorment nos camarades, et ils sont nombreux, hélas ! On dirait, par son immensité, la nécropole d'une petite ville... Les idées noires reviennent, car on pense aux braves que l'on a connus et qui dorment là leur dernier sommeil.
Une balle siffle au passage du Mesnil. Un blessé. Ce sera le seul incident grave de la route.
Les compagnies se rassemblent à un point fixé par le chef de bataillon, car tout le bataillon va au repos.
Et ces méridionaux qui, pendant six jours, ont eu un bâillon sur la bouche - car les conversations sont forcément restreintes, aux premières lignes, et ne peuvent avoir lieu qu'à voix basse - s'en donnent à cœur joie. Les "macarel !" retentissent.
Mais le commandant vocifère : "Défense de parler ! Les commandants de Cie seront responsables de l'exécution de cet ordre !" Peine perdue. On empêcherait plutôt un fleuve de couler qu'un Carcassonnais de manifester sa joie ! D'ailleurs, les boches sont loin !
La marche est reprise dans l'ombre la plus épaisse. Parfois la lueur lointaine et rapide d'une fusée éclairante illumine subitement le paysage, puis l'ombre redevient plus noire après cet éblouissement passager.
Enfin, on arrive au camp. De simples trous un peu plus larges que des tranchées. Pas de paille. Rien n'est prévu pour les troupes aux repos. Les hommes maugréent. La joie du départ est atténuée : "Quoi ! C'est ça le repos !"
Les cuisiniers, partis et arrivés avant la troupe, distribuent le café et la "gnolle". Cela ramène la gaieté. Puis les hommes s'installent dans leurs fosses aux débris plus ou moins suspects ; ils s'enveloppent dans leurs couvertures. Quelques-uns, plus raffinés, installent au-dessus de leur tête, leurs toiles de tente, en forme de toit, et chacun s'endort en pensant sans doute à la famille, à la maison paternelle, là-bas... dans un lointain ténébreux... au foyer où l'on est si bien... pendant que l'enfant est là, grelottant au fond d'une fosse malpropre.
Je passe la revue du camp dans la nuit. Et, comme mes braves soldats, ma pensée va à ma famille, à tous ceux qui me sont chers, à ma femme que l'on torture, à mon foyer que l'on n'a pas respecté, et je maudis ceux qui me causent des souffrances plus atroces que les souffrances de la guerre. Tout le monde dort. Tout est calme dans le camp. On n'entend que le bruit des rats qui pullulent et qui font ripaille aux dépens du contenu des sacs des dormeurs... Le bruit lointain des bombes qui éclatent, des coups de feu, la clarté d'une fusée, nous rappellent la réalité du drame dans lequel nous sommes plongés.

 

u repos

Nous sommes arrivés au repos la nuit dernière. Les hommes ont passé le reste de la nuit couchés dans des abris sans toiture. Les officiers ont pu coucher sur de la paille, dans une baraque pourvue de toit. Mais quelle nuit ! Le gourbi était rempli de rats qui dansaient la sarabande dans la baraque, qui couraient sur les dormeurs qui se réveillaient en sursaut. Je passe sous silence les cris et les vociférations articulés par des gens brisés de fatigue et qui ne pouvaient dormir.
A l'aube, n'y tenant plus, je sors du gourbi et je vais humer l'air avec mon bon camarade, le Capitaine de St F..., et boire un quart de jus à la cuisine, car les cuisiniers étaient déjà à l'œuvre et je ne saurai jamais assez les louer pour leur dévouement dont ils ont toujours fait preuve.
Peu à peu, les camarades sortent tous de la cagna, en bâillant, en s'étirant, et chacun songea à faire sa toilette.
Nous étions tous blancs de craie, sales à faire peur, couverts de vermine. Toute la journée est employée par les hommes à des travaux de propreté, au nettoyage des armes et des chaussures. On les conduit à Sommes-Suippe, aux douches.
Quelques officiers, la toilette terminée, vont excursionner à cheval, dans la grande steppe blanche ; d'autres font leur correspondance, mais il faut écrire sur ses genoux, ou se servir de sa cantine comme pupitre, car il n'y a ni table, ni banc, ni planches pour en faire.
Mon sergent major, débrouillard, avait pu, en suppliant beaucoup un sergent du génie qui gardait un dépôt de matériel à une certaine distance du camp, obtenir quelques vagues planches pour faire une table, un bureau pour écrire. Et chacun jette un coup d'œil d'envie sur les planches du sergent major, et le capitaine Targeon ayant dit d'un ton de commandement : "Posez ces planches, là", essuya un refus catégorique de mon sergent major.
Pourquoi nous laisse-t-on sans matériel, sans installation ? Et voilà le repos qu'on donne aux fantassins ?
Quelques-uns s'étant "débrouillés" - ayant profité de la nuit pour aller voler des planches je ne sais où - on lut cette note au rapport :
"Des vols de matériel sont signalés au camp des baraques. Les soldats sont prévenus que le camp est gardé par des cavaliers qui ont ordre de tirer sur les maraudeurs, sans préjudice du Conseil de Guerre pour les délinquants."
Chacun se le tint pour dit !
L'heure du repas venue, nous mangeons, assis mélancoliquement par terre, notre cantine servant de table. Tout de même, ça manque de confortable.
Après dîner, le capitaine de St F..., mon camarade G..., le sous-lieutenant D... et moi fîmes une longue partie de bridge... et, pour cela, nous nous installâmes sur une couverture, dans un boqueteau.
Nous passons ainsi trois monotones journées de repos, et nous remontons en ligne.

 

esquineries et manigances

M. le Maire, poussé par sa rageuse et plus que sexagénaire moitié, fort de mon absence, s'est employé à faire souffrir ma femme, et fait la guerre à sa façon.
Les jeunes filles du patronage n'allant plus au cours du jeudi, M. le Maire dénonce ma femme comme s'employant à détourner les jeunes filles du patronage.
Ma femme, à mon départ à Sens, m'ayant accompagné - entre deux trains - jusqu'à Chalon, M. le Maire l'a encore dénoncée sous prétexte qu'à son départ elle n'avait pas remis la clef d'entrée des écoles au garde-champêtre. Or la porte est commune pour le logement et pour l'école, et il n'y a pas qu'une clef. De plus, le garde demeure à un quart d'heure de l'école.
M. le Maire a encore dénoncé ma femme sous prétexte que le mélange des filles et des garçons n'est pas moral, et que l'école manque de surveillance. Et à l'appui de sa thèse il possède une lettre apocryphe écrite par un garçon de l'école à une fillette. Il conserve précieusement cette lettre...
En plein conseil municipal, il insinue aux conseillers d'avoir à recueillir les plaintes des parents, au besoin de susciter ces plaintes, et que lui se fait fort d'obtenir le déplacement de l'institutrice, ajoutant : "A la Préfecture, j'obtiens tout ce que je veux !" Cela est fort possible.
M. le Maire, suivi du garde-champêtre, a pénétré dans le jardin de l'école que j'avais créé, et il a fait placer une barricade le séparant en deux parties, et il annonce à ma femme qu'il lui enlève le 1/3 du jardin, la partie la meilleure. Et cependant, l'adjointe, à qui il donne cette portion de jardin, avait refusé nos offres de terrain et ne veut pas - ou feint de n'en pas vouloir - du tout du jardin qui restera sans culture pendant une année. Cela, c'est le bon plaisir du maire.
Le maire, dans sa folie de dénonciations, écrit au Ministre de l'instruction publique, faisant savoir que je suis un mauvais éducateur ; que le curé publie mes louanges (alors qu'il avait publié sur le bulletin paroissial une citation dont j'avais été l'objet, citation qu'il avait recueillie sur les journaux locaux).
L'Inspecteur primaire, l'Inspecteur d'Académie, essayèrent bien de nous soutenir. Tous deux m'écrivirent des lettres réconfortantes ; mais cela ne donnait pas la tranquillité à ma femme, obligée d'écrire rapports sur rapports pour se disculper ; faisant l'objet d'enquêtes bienveillantes, peut-être, mais qui finissaient par tuer lentement celle que le mari ne pouvait défendre puisqu'il était là-bas, bien loin, dans la tranchée, sous une pluie de feu, dans la boue, dans la puanteur des cadavres.
"Mauvais éducateur !" disait le maire, pendant que je combattais, comme volontaire, pour la Patrie. Mes élèves tués à l'ennemi se lèvent de leur tombe pour lui crier : "Menteur et lâche !"
J'ai appris par la suite que Mme la Luxembourgeoise (née de quelle origine ?) avait essayé de mettre en sûreté le mobilier de la Koetsemberg, sa chère amie. Elle avait envoyé sa femme de chambre - n'osant apparaître en personne - au domicile de la boche. Mais là, on lui apprit que le nécessaire avait déjà été fait, ce qui satisfit grandement Mme la mairesse.
Plus tard, ce mobilier fut retrouvé et placé sous séquestre.
C'est bien cela : pourchasser une institutrice française dont le mari est au feu, et placer sous son égide "une pauvre institutrice allemande qui aimait tant la France", disait la Kelsen - une ennemie de notre pays, espionne par-dessus la marché.

 

otre colonel

[Le colonel Henry a été tué par un obus en septembre 1918, au cours d'un combat d'arrière-garde allemand.]
Le lieutenant-colonel Henry commande le régiment. C'est un excellent chef, adoré de tous, officiers et soldats.
C'est un homme assez grand, mince, brun, la physionomie intelligente et fine, respirant la bonté. Il grisonne à peine. Dès qu'on le voit, qu'on l'entend parler, on l'aime.
Il est toujours souriant, plein de bienveillance pour tout le monde. Jamais je ne lui ai entendu dire un mot plus haut que l'autre. S'il fait une remontrance, il la fait avec tant de tact et de douceur qu'on ne peut en être froissé. C'est un père qui parle et on lui obéit comme à un père. C'est le chef épris de justice, possédant un jugement sûr, sachant apprécier les mérites de chacun, et voyant tout par lui-même.
Cher et brave Colonel Henry ! Dès qu'il y avait une attaque, une explosion d'entonnoir, un point menacé, on pouvait être sûr de le voir arriver au danger.
Je me souviens de l'avoir accompagné du Bois Jaune où était son P.C. à la cote 196 que nous devions reconnaître.
Nous suivions le boyau Souligne lorsqu'une bombe boche arriva à sa hauteur. Il eut à peine le temps de se coucher et l'explosion se produisit un peu au-dessus de lui, contre la paroi du boyau, sans qu'il soit atteint. Il ne marqua aucune émotion et continua tranquillement sa route. Et cependant les oreilles me sifflaient.
Pour les attaques de Champagne, il paya largement de sa personne ; le 6 octobre 1915, il était dans la tranchée de départ. A la reprise de Tahure, le 31 octobre, je le vis sur la route de Tahure à Somme-Suippe, observant la bataille, donnant des ordres. Et cependant, cette route était labourée par les obus...
Avec un chef pareil, chacun s'efforce d'accomplir consciencieusement sa tâche.
Il nous aimait tous, officiers et soldats, paternellement, et je l'ai vu pleurer, après Verdun, lorsque le régiment, cruellement éprouvé, descendit des lignes pour se reformer. Plein de bravoure et de mépris du danger, le Colonel Henry était admiré de tout le régiment.
Le Colonel Henry fut tué - j'avais quitté le régiment - en
septembre 1918, lors des attaques de Coucy le Château. Comme d'habitude, il allait aux premières lignes lorsqu'il fut atteint par un obus.
L'aumônier de la 32e D.I. qui m'annonça sa mort me dit qu'il fut regretté de tous et pleuré comme un père.
Cher et brave Colonel Henry, je ne vous oublierai pas. Jamais votre bonne et souriante physionomie ne s'effacera de ma mémoire. Vos traits demeureront gravés en moi. J'apprendrai à mes enfants, à mes élèves, vos nobles qualités. Car c'est avec des chefs comme vous que nous avons pu gagner la Victoire.

 

 

 

la mort du Colonel Henry

 

Eugène écrit, parlant du Lieutenant-Colonel Henry qui commande le 143e régiment d'infanterie : "C'est un excellent chef, adoré de tous, officiers et soldats. C'est un homme assez grand, mince, brun, la physionomie intelligente et fine, respirant la bonté. Il grisonne à peine. Dès qu'on le voit, qu'on l'entend parler, on l'aime (...) Le Colonel Henry fut tué - j'avais quitté le régiment - en septembre 1918, lors des attaques de Coucy le Château. Comme d'habitude, il allait aux premières lignes lorsqu'il fut atteint par un obus. L'aumônier de la 32e D.I. qui m'annonça sa mort me dit qu'il fut regretté de tous et pleuré comme un père."

Grâce à l'historique du 143e Régiment d'Infanterie, nous en savons les circonstances :

"Le 2 septembre (1918), à midi, la situation (du 143e RI) est la suivante :
De la gauche à la droite, et le long du canal (1), la 7e Compagnie, la 5e Compagnie , une section de la 3e Compagnie, un peloton de la 9e Compagnie (...)
A 14 heures, la 7e Compagnie réussit à franchir le canal par la passerelle de l'Ecluse, la 5e Compagnie par la passerelle III, toutes deux se portent dans le bois de Monthizel, corne sud-ouest.

Le 3 septembre, le 3e bataillon s'infiltre dans le Bois de Monthizel, l'occupe, atteint la lisière nord et pousse des patrouilles vers la voie ferrée ; l'activité de l'artillerie ennemie se maintient très vive ainsi que son aviation.

Le 5 septembre, à 13h15, le Colonel reçoit l'ordre d'opérations prescrivant de reprendre l'offensive. Deux bataillons sont en première ligne : le 3e Bataillon à droite, le 2e Bataillon à gauche.
A 18 heures, la 10e Compagnie (...) a atteint la tranchée Courval (...) La tranchée de la Bataille paraît fortement tenue ; des mitrailleuses s'y révèlent ; leur tir et celui de l'artillerie ennemie nous causent quelques pertes.

Le 6 septembre 1918, grâce à l'allant de nos patrouilles et au judicieux emploi des obus VB, l'ennemi se voit contraint au petit jour, d'abandonner la tranchée de la Bataille ; nous l'occupons aussitôt.
Le 6 au soir, le 3e Bataillon du 15e, mis ce jour-là à la disposition du Colonel commandant le 143e RI, s'empare des villages d'Aulers et de Bazoles (2).

Le 7 septembre, le front du Régiment, pour quelque temps, se stabilise. L'artillerie ennemie bombarde fréquemment et avec violence les pistes et les boyaux.
Le Colonel HENRY, commandant le Régiment, est tué. Il tombe un jour de victoire, en plein succès, emportant avec lui l'affection de tous ses soldats."

(1) Canal de l'Ailette
(2)
Aujourd'hui Bassoles-Aulers, dans l'Aisne

 

extrait du JMO du 143e RI (26 N 694/6)

 

 

Attichy est un village de l'Oise, sur la rivière de l'Aisne, à l'est de Compiègne, à quelques kilomètres de la Clairière de l'Armistice de Rethondes (et de St Léger aux Bois).

 

 

François Guillaume Henry, Mort pour la France à cinquante-trois ans, repose dans la nécropole nationale de Vic sur Aisne (carré B1).

 

 

 

l'djudant Morin

Morin est arrivé à la Cie comme sergent, en même temps que moi. C'est un excellent gradé que j'ai remarqué immédiatement pour son sang froid, son grand courage et pour la somme de travail vraiment prodigieuse qu'il fournit. Il a un grand ascendant sur les hommes qui savent vite juger et apprécier un chef.
Quand j'ai fixé la tâche à accomplir, je peux être certain qu'elle sera faite. Le mot impossible n'existe pas pour lui. Comme organisateur de secteur, il n'y a pas son pareil. Il veut que les sentinelles soient protégées dans la limite du possible, et sa grande préoccupation est de faire construire de petits blockhaus à chaque sentinelle, des niches où l'on est préservé des tirs d'enfilade, où l'on est à l'abri de l'éclatement d'une bombe, à l'aide d'un toit assez résistant et d'une entrée en chicane formée de sacs à terre.
Où Morin est le plus précieux, c'est pour écouter le travail de mines des boches. Il avait l'ouïe très fine. Pendant la nuit, à certaines heures déterminées, les hommes reçoivent l'ordre de ne faire aucun bruit, et Morin écoute, tout le long du secteur, le travail souterrain. Il place l'oreille contre terre et se rend compte du degré d'avancement des travaux de mines de l'ennemi. Ici, l'ennemi creuse une galerie : Morin entend, chaque nuit, le bruit des pelles, des wagonnets qui roulent sur les rails. Puis, tout à coup, ce bruit cesse. C'est le bourrage de la mine. C'est à présent qu'il faut être sur ses gardes.
Je suis heureux d'avoir cet homme précieux, car lorsqu'on est sur un volcan, il fait bon connaître le moment de l'éruption.
Les soldats du génie nous préviennent bien aussi du travail des boches, mais Morin n'a confiance qu'en son ouïe sûre, et j'ai également confiance en lui. Souvent, je l'ai constaté, les explosions se produisent à l'opposé des points signalés par le génie, et se produisent exactement au point repéré par Morin. Aussi je n'ai jamais eu de pertes très sérieuses du fait de l'explosion d'une mine.
Morin est nommé adjudant, en récompense de ses bons services. Plus tard, il obtient le grade d'adjudant-chef. Il méritait mieux que cela.
Il est bientôt pour moi plus qu'un auxiliaire précieux et dévoué, la cheville ouvrière de la compagnie, mais un ami sincère et véritable.
"Morin, grâce à toi, à ton rude labeur, beaucoup d'hommes te doivent la vie. Ton rude tempérament de paysan français résista tant qu'il put au terrible surmenage que tu t'étais imposé, jusqu'au jour où, à bout de forces, tu fus évacué pour tuberculose contractée dans tes veilles prolongées pour sauver tes frères.
Ceux qui te rencontrent, vieilli, la figure ravagée par le mal, mais la poitrine ornée de la croix de guerre, peuvent te regarder d'un œil différent. Moi, ton vieux capitaine, je m'incline bien bas devant tes hauts faits, devant ton héroïsme, devant tes souffrances actuelles. Morin, mon vieux compagnon de combat, mon vieil ami, je te salue."

 

eux adjudants

J'ai deux adjudants dans ma compagnie qui viennent d'être nommés sous-lieutenants : Depaule et Coulon. Depaule est de Carcassonne. Coulon est de la région de l'Est. Je suis satisfait de leurs services. Et je puis certifier qu'on ne s'ennuie pas à la popote des officiers de la 2e Cie.
Coulon reçoit un colis de friandises, fruits confits, et bonbons variés. Immédiatement, Depaule annonce "qué la plupart des fruits confits viennent de Carcassonné ! qu'à Carcassonné il y a au moinsse trois mille confiseurs !", ce qui en bouche un coin à Coulon qui ne se doutait pas qu'il y avait tant de confiseurs à Carcassonne.
Un jour, on mange du poisson - poisson frais, poisson salé, je ne sais plus. Depaule hasarde "qu'à Carcassonné c'est plein de poissons, plein, plein... mais qué ceux qui vont les pêcher ne les mangent pas ; ils les donnent à leurs voisins !" Coulon, qui trouve cette histoire bizarre et qui ne gêne pas pour le dire, reçoit cette explication inattendue de Depaule : "Oui, on donné ses poissons aux voisins parcé qu'à Carcassonné on est socialiste ! macarel !"
Parle-t-on du métier militaire d'avant la guerre, Depaule, ancien caporal rengagé, dit "qué les régiments du midi valent mieux qué ceux dé l'Est. Dans lé midi, quand on partait à l'exercicé on emportait toujours un pli secret qui contenait le thèmé de la manœuvré. Et cela habituait chacun à avoir dé la décision... de mêmé on faisait des marches de 70 km, sac au dos ! Citez-moi un régiment de l'Est qui en faisait autant !"
Coulon hausse les épaules et ne répond pas à pareilles fadaises. S'agissait-il de vin, de vignobles, de raisins, oh ! alors Depaule ne tarissait plus : "chaque pied de vigne rapporté 30 l. de vin." Et comme Coulon trouvait qu'en comptant 6000 à 8000 pieds par hectare cela fait 1800 à 2400 hl, Depaule disait : "Otez-en un peu, si vous voulez, mais n'en ôtez pas trop. On en récolte "presque" autant que ça !"
Mais un jour, le froid Coulon eut sa revanche. On mangeait des asperges et Coulon prétendit qu'à Belfort "il y a des asperges - montrant un litre - grosses comme ce litre !" et Depaule, modeste : "A Carcassonne, elles sont un peu moins grosses, mais toujours de la grosseur - montrant un verre à boire - dé cé verré. - Alors, ajouta Coulon, je me demande quelle gueule vous devez avoir pour manger ça !"
Ce brave Depaule exaltait son pays avec son exagération méridionale, mais tout cela était de bon aloi, engendrait de la bonne humeur, ce qui n'était pas sans besoin.
Depaule, en brave soldat, devait tomber plus tard à Vaux-Chapitre. Quant à Coulon, il fut blessé aux attaques de Champagne, et après sa guérison il fut affecté à un autre régiment.

 

xplosion d'une mine

Morin, une nuit, vient me dire que les boches sont en train de "bourrer la mine". Il n'entend plus aucun charroi souterrain. Parfois, il perçoit un bruit de pelle ou de pioche : mais ce bruit est un piège grossier. Les boches voudraient nous donner le change, mais on ne trompe pas Morin.
Toutes les précautions sont prises. La tranchée est évacuée sur une certaine longueur. Une sentinelle, seule, est laissée pour prévenir en cas d'attaque. Les hommes sont placés à une certaine distance du point menacé. Des outils, pelles et pioches, sont à portée de la main. Des sacs à terre, des chevalets sont réunis à un point déterminé. Chaque homme connaît sa besogne : dès que l'explosion se produira, indépendamment du fusil, les hommes doivent prendre l'un une pelle, l'autre une pioche, un 3e des sacs à terre, un 4e un chevalet, etc. Puis, lorsque le capitaine en donnera l'ordre - j'avais été nommé capitaine - on s'élancera sur l'entonnoir, les uns à l'est, les autres à l'ouest, et tel groupe au sud.
L'explosion se produit. Le secteur est secoué comme par un tremblement de terre, les tranchées s'écroulent, une épaisse colonne de terre, de flamme, de fumée s'élève dans les airs à une grande hauteur. La terre, projetée par les gaz, retombe et forme ce qu'on appelle les lèvres de l'entonnoir.
Comme il faut se défier d'une seconde explosion (les boches font quelquefois sauter deux mines contiguës, l'une après l'autre : toujours de la trahison !), nous attendons un instant. Puis je donne l'ordre de l'attaque de l'entonnoir, et malgré la pluie de bombes et de grenades boches, à laquelle riposte Delcellier qui s'est rapidement installé à proximité, l'entonnoir est occupé et est entièrement en notre possession.
A cette occasion, le sergent Tuffin fut cité pour avoir, le premier, pénétré dans l'entonnoir et placé un créneau sur la lèvre nord (créneau inoccupé, mais qui a rendu circonspects les boches).
J'eus deux autres tués : l'un fut enterré par l'explosion, l'autre reçut une balle en plein front. Encore deux braves garçons qui reposent au cimetière de Mesnil les Hurlus !

 

l'nstallation de l'entonnoir

L'entonnoir est pris. Il est occupé par nous. Il y a trois postes de guetteurs : l'un à droite (est), l'autre à gauche (ouest), l'autre au sud, et un créneau inoccupé au nord (il sera occupé plus tard).
Il s'agit à présent de creuser des sapes pour aller de la tranchée de 1re ligne dans l'entonnoir.
L'épaisseur de la terre des lèvres de l'entonnoir est considérable. Mais, malgré la lutte de bombes, le travail, avec de la ténacité, avance peu à peu, et nous arrivons à nos fins.
Un soir, une sape est terminée, celle de la partie sud, la moins longue à faire. Les hommes profitent de la nuit pour pénétrer dans le cratère et installer sur la lèvre nord un blockhaus construit en sacs à terre recouvert d'épais madriers revêtus de sacs à terre. On construit ensuite des postes à l'est et à l'ouest de l'entonnoir, pour avoir des vues sur l'adversaire.
Il est nuit noire : je suis à l'entrée de l'entonnoir, surveillant le va-et-vient des hommes qui transportent des sacs, des chevalets, prêt à parer à une attaque boche...
Je suis accoudé à une grosse racine. Elle n'est pas phosphorescente, contrairement à ce que j'ai remarqué : car les racines décomposées dans ce terrain dévasté dégagent, en effet, des lueurs phosphorescentes.
Je touche cette racine, elle est assez molle, et a la consistance du caoutchouc. Je me dis : "C'est bizarre ! quel drôle de bois !"
Dans la nuit, je rentre dans ma cagna, et là, un sergent me dit : "Avez-vous vu, à l'entrée de la sape, un mort qui avance la jambe. Tout le fémur est sorti de terre."
C'est cette jambe que j'ai prise pour une racine.
Le lendemain, je fis extraire le cadavre. C'était un soldat français que l'explosion avait fait sortir de sa tombe. Ses chairs n'étaient pas consumées mais s'étaient desséchées. Il était comme momifié.
Je le fis enterrer dans le fond du cratère, où il repose sans doute toujours, car ce cratère fut comblé peu à peu par les terres extraites d'une galerie voisine.
Je ne pus l'identifier, et je suppose qu'il fait partie de l'armée innombrable des disparus.
Pour éviter que les hommes soient atteints par les bombes que les boches lançaient continuellement dans l'entonnoir, je fis construire à l'intérieur du cratère, et tout autour des lèvres, un boyau protégé, du côté du centre de l'entonnoir, par une bordure de gabions.
De cette façon, l'occupation ne nous coûta aucune perte, et le Colonel me dit un jour, avec son bon rire paternel : "Vous êtes installés, là-dedans, comme dans un fauteuil."

 

le cuisinier des fficiers

Notre cuisinier s'appelle Cantaloup, un Carcassonnais pur sang. Cantaloup est un "pauvre type", chétif, blême - n'ayant pas deux sous de santé. On se demande pourquoi ce garçon-là n'est pas dans l'auxiliaire où l'on voit souvent des gens à mine fleurie, frais et portant beau. C'est parce que Cantaloup est un malingre que je l'ai choisi comme cuisinier.
Il s'acquitte plus ou moins bien de sa besogne. Mais quand on vit dans la crasse, qu'on est couvert de poux, qu'on couche par terre, qu'on n'a pas les commodités de déguster un bon repas, Cantaloup suffit comme cuisinier.
Je crois que les soins de propreté lui sont à peu près inconnus. Mais j'ai soin d'ajouter que l'eau est rare dans le coin de Champagne où nous sommes. On l'amène dans des tonneaux aux cuisines et on la distribue parcimonieusement.
Employer de l'eau pour se laver, alors qu'on n'en a pas assez pour les cuisines, paraîtrait un gaspillage éhonté. Aussi Cantaloup fait comme ses officiers, comme tout le monde, il a supprimé le débarbouillage.
Les plats et ustensiles dont il se sert ont une origine suspecte. Aussi, un jour, Gossart et moi, pris d'hilarité devant un récipient rempli d'un liquide noirâtre - de la verveine, disait Cantaloup - lui avons-nous dédié - au récipient ou à Cantaloup, au choix - les vers suivants :

Le vase trouvé

Le vase où bout cette verveine
Par Cantaloup fut ramassé...
Mais où ? N'en soyez pas en peine :
Sur un mort et dans un fossé...

Il reluit comme un pot de chambre
Maintenant qu'il est tout astiqué !
Son parfum est celui de l'ambre
Joint à celui du vin piqué.

Autrefois ce vase qui brille
Exhalait d'atroces senteurs...
Maintenant l'âne qu'on étrille
N'a pas de plus douces odeurs.

Par qui ce miracle sublime
A-t-il pu se réaliser ?
Par Cantaloup avec sa lime,
Un chiffon noir et un baiser.

Ce n'est pas un baiser de muse
Ni le doux baiser d'un amant !
Non ! C'est Cantaloup qui s'amuse
A frotter son vase en crachant.

 

Visite du énéral Grossetti

Le général Grossetti vient visiter le secteur. Chacun est prévenu. Ma compagnie occupe un secteur de 1re ligne, à l'ouest du boyau Lorrain, qui part de Mesnil les Hurlus.
On l'attend vainement toute la matinée. Le Commandant qui était en ligne, en un point où le général pouvait déboucher, reçoit un message téléphonique : le général est à son P.C. où il va déjeuner. Vite, le Commandant regagne son poste de commandement.
Dans l'après-midi, vers 2 h, le général arrive, suivi de notre Colonel Henry, suivi à son tour du Chef de Bataillon derrière lequel je me place. Et nous voilà tous quatre, hiérarchiquement placés, suivant la tranchée de la 1re ligne.
Le Général Grossetti est tout grisonnant. Il est énorme et circule difficilement dans les boyaux et les tranchées. Il adresse la parole à toutes les sentinelles, leur demandant des renseignements sur leur pays, leur famille.
Le Général est très populaire. On sait qu'il a du cran, et cette visite aux premières lignes, dans un mauvais secteur, produit bonne impression.
Arrivé en un point où la tranchée était couverte, le général se tourne vers moi et me dit : " Pour passer là-dessous, je suis obligé de me contorsionner !" Et, en effet, le Général est obligé de se baisser pour passer sous le pont...
Un peu plus loin, nouveau pont, nouvelle exclamation du général : "Je suis encore obligé de me contorsionner !"
Notre bon Colonel explique que ces "ponts" ont leur utilité. Ils sont placés au-dessus d'un puits où commence une galerie. Si une bombe arrive, le travailleur est à l'abri, protégé par le pont... N'importe... le Général veut avoir raison : si on ne peut enlever le pont, on creusera le sol pour pouvoir circuler facilement ou on fera un boyau contournant le pont.
Puis une autre discussion surgit : "Pourquoi garnissez-vous les tranchées de sacs à terre ? Il vaudrait mieux faire des abris avec les sacs." Et notre Colonel explique que les terres, par suite des secousses fréquentes causées par les explosions, sont excessivement friables ; il faut donc les retenir avec des murs de sacs à terre.
Pendant toute la durée de l'inspection, le secteur fut d'un calme surprenant. Mais le soir, à la nuit, les boches attaquèrent le secteur à l'est du boyau Lorrain occupé par le 142e régiment d'infanterie et s'emparèrent de quelques éléments de tranchées (au trapèze).
Notre Cie, alertée, passa la nuit, l'arme au pied, et surtout la grenade à la main. Mais nous ne fûmes pas attaqués.
Le lendemain du jour de l'inspection, on creusa le sol de la tranchée, à proximité de la galerie. Mais, la pluie survenant, l'eau s'accumula sous le pont et envahit la galerie. Il fallut remettre les choses en l'état. Pour obéir à l'idée du général, on fit un boyau pour contourner le pont.

 

e village de Somme-Suippe

Le bataillon va au repos à Somme-Suippe. Voilà la nouvelle qu'on nous apprend. C'est une bonne affaire. La relève a lieu comme d'habitude. Cheminement dans les boyaux. Arrivée aux Hurlus.
Là, il n'y avait qu'à suivre le chemin à un trait qui va des Hurlus à Somme-Suippe, en passant par la côte 189, et au bout de 3h de marche nous aurions été arrivés.
Mais le commandant veut suivre un autre itinéraire. Il nous fait passer par Laval, St Jean, Somme-Bourbe, ce qui double le trajet, et nous arrivons fourbus à Somme-Suippe, en pleine nuit.
Toute la Cie est logée dans le même local. C'est une lamentable masure en planches dont beaucoup sont à moitié rongées ou absentes. Le sol est tapissé de paille qui ressemble plutôt à du fumier.
Les cuisiniers ont fait le café. Il fait bon prendre quelque chose de chaud quand on arrive au cantonnement après une longue marche. Les hommes savourent leur moka et ils vont s'allonger les uns à côté des autres dans leur pauvre gîte. Les pauvres gens ne se plaignent guère, car ils sont tellement habitués à souffrir !
Le lendemain, réveil assez tard. Douches, nettoyage des vêtements, des armes. Revue dans la soirée.
Une corvée est commandée pour enlever le fumier contenu dans la grange où logent les hommes. Le sol est formé d'une épaisse couche de fumier qui n'a jamais été enlevée depuis la guerre. Et ce sera l'occupation de cette corvée (renouvelée chaque jour) d'enlever, pendant les trois journées passées au repos, le fumier qui s'est accumulé là pendant des mois. Que font donc ces nuées de brancardiers et d'infirmiers ? Sans doute des bagues, ou bien ils rédigent des revues. Quelle misère !
A Somme-Suippe, on peut se laver. Il y a une belle eau courante dans le village, non loin de l'église. Aussi les poilus "s'en payent !"
Le 2e jour, il y a distribution de linge et d'habits.
Les hommes rendent leurs vieux linges et effets : jamais je n'ai vu un pareil grouillement de poux étalé sur leurs défroques entassées.
Je suis logé avec Gossart dans une pièce vide de son contenu. Nous faisons installer de la paille dans un coin. Il n'en faut pas plus pour faire deux bons lits et pour se croire heureux.
Nous avons une vraie table, quelques chaises boiteuses. Bref, nous sommes en pays civilisé. Mais le bois manque. Comment faire bouillir la soupe ?
Les cuisiniers connaissent le système D : ils dégarnissent de quelques planches la triste masure où logent les hommes. Et le cuisinier du Capitaine ? Eh bien ! dans un local se trouve une commode. Cette commode a des tiroirs, n'est-ce pas ? Elle a un fond. Tout cela est enlevé, subtilisé par nos peu scrupuleux cuisiniers...
Et quand nous retournâmes à la tranchée, la commode n'existait plus qu'en façade. Tout le reste avait été brûlé.
Je me demande pourquoi l'on ne nous fournissait pas de bois ; pourquoi les locaux affectés aux troupes étaient démunis de paille et de tout ce qui aurait pu procurer un certain bien-être aux troupes au repos. Toutes les troupes non combattantes qui restaient à l'arrière, occupaient les meilleurs locaux, ne manquaient de rien. Pourquoi réservait-on aux combattants les écuries pleines de fumier ?
Ce n'est que bien plus tard, presque à la fin de la guerre, qu'on a réagi contre ce système absolument détestable, pour ne pas dire honteux.

 

la mort de andine

Le bataillon est allé relever un bataillon du 53e dans le secteur de Perthes-les-Hurlus. Itinéraire : chemin à un trait, cote 192 - maison forestière. En cet endroit, il y a un immense cimetière. Nous trouvons des guides à la maison forestière. Nous nous engageons dans des boyaux. Direction générale : nord-est. On passe auprès d'un immense cratère, un peu au nord de Perthes. L'air est empoisonné par une odeur cadavérique très prononcée : dans ce cratère sont des quantités de pauvres victimes ensevelis par une formidable explosion. Je sors mon flacon d'eau de Cologne de la musette et j'en aspire l'odeur. Je le passe au brave Gossart qui est derrière moi. Les boyaux sont pleins d'eau, pleins de boue.
Enfin, on arrive en ligne... Le secteur ne vaut pas celui que nous quittons. Les tranchées ne sont pas profondes. Tout s'écroule, car rien n'est entretenu. Est-ce une idée ? Chaque fois que le 143e a remplacé une autre troupe soit à la tranchée soit dans le cantonnement, il m'a semblé qu'il y avait des négligences dans l'entretien du cantonnement ou de la tranchée. On aime son régiment, mais je crois qu'au point de vue travail et installation, le 143e a toujours laissé une succession propre.
Mon brave Morin me seconde de son mieux. Tout un coin du secteur, celui qu'il occupe, est dans le désarroi le plus grand.
En quelques jours, tout est remonté. Un blockhaus boche nous gêne. Morin entreprend de le faire sauter à l'aide de bombes. Delcellier et ses deux acolytes sont de la fête. C'est dans cette entreprise que fut tué Dandine, un vieux brave de la compagnie.
Dandine était sentinelle en face du blockhaus boche. Il surveillait les points d'arrivée de nos bombes que lançait Delcellier, et il réglait ainsi le tir de nos crapouillots. Encouragé par le silence de l'ennemi, Dandine se hasarda à lever la tête par-dessus le parapet pour mieux observer. C'est à ce moment qu'il reçut d'un bandit une balle retournée qui lui enleva la boîte crânienne, et il tomba (les pieds bien plus hauts que la tête, car il était perché sur la lèvre d'un entonnoir) perdant son sang à flots. Bientôt la terre, toute crayeuse, en fut imprégnée.
Pauvre Dandine, pauvre victime du devoir ! Il était aimé de ses camarades et de ses chefs et chacun le pleura et jura de le venger.
J'ai ramassé la calotte demi-sphérique que portait Dandine (car les hommes n'étaient pas encore munis de casque, et mettaient une calotte en fer, sans grande efficacité). L'ouverture faite par la balle au point d'impact, dans cette calotte, avait 5 cm de diamètre, et à la sortie du projectile la coiffure métallique avait été déchirée en trois endroits.
Quelle triste chose que la guerre !

 

le rapèze

A chaque séjour de tranchées, ai-je besoin de le dire, nous y laissons des plumes, des tués, des blessés en nombre élevé. On peut estimer les pertes moyennes d'un bataillon, pour 6 jours de tranchées, entre 30 et 40 hommes, surtout le bataillon qui était au Trapèze, à l'est du boyau Lorrain.
Après avoir été relevés de notre secteur de Perthes, et avoir fait trois jours de repos à Somme-Suippe, c'est au Trapèze que nous sommes envoyés.
Le Trapèze, c'est l'enfer. C'est la guerre de mines dans toute son horreur. C'est la lutte des bombes perpétuelle. Delcellier est dans son élément : il place des centaines de bombes chaque jour, et les boches trouvent à qui parler.
Morin aussi a de l'occupation : partout où il tend l'oreille, il entend le pic du mineur qui creuse une galerie, qui prépare une mine souterraine. Toutes les tranchées sont minées et le sol n'est pas sûr.
Les hommes, couchés dans les abris, entendent sous eux le travail souterrain des boches. Il faut vivre dans cet enfer - mourir aussi - faire face à toutes les attaques, parer à toutes les explosions, réparer sans cesse les tranchées qui s'écroulent sous les détonations des bombes et des torpilles - on se sert déjà de ces engins -, remonter le moral des hommes qui n'aiment guère ce genre de sport : sauter en l'air à cinquante centimètres de hauteur, et être réduit en bouillie.
A la suite d'un combat de bombes, un de nos petits postes est détruit, nivelé, et l'homme qui l'occupait, tué, enseveli (soldat Record). C'est l'époque où l'on ne doit céder aucune parcelle de terre. Il faut donc réoccuper le petit poste et le refaire solidement.
C'est le brave Courtejaire qui est chargé de cette besogne. Avec quelques hommes, il déblaie l'emplacement et, en quelques nuits, son PP est installé à 2m 50 du PP boche. Les annales du régiment relatent ce fait. Courtejaire fut cité pour son action, et s'il porte la croix de guerre, on peut dire qu'il l'a bien gagnée.

 

ne attaque

Après un séjour au repos au camp Bonnefoy (toujours ni tables, ni bancs) au sud de la voie romaine, dans un petit boqueteau à l'est de la cote 206, nous remontons au Trapèze, dans l'après-midi.
La Cie que nous allons relever a dû "causer", les boches doivent savoir qu'il y a relève. Un avion boche passe au-dessus de nos têtes... Je fais coucher les hommes au fond du boyau ou placer contre le parapet. L'avion continue sa route.
En arrivant en ligne, le servant du canon Aazen, de la Cie relevée, lance des bombes. C'est une imprudence. Les boches nous attaquent : savent-ils qu'il y a relève ? Oui, certainement. La Cie que nous relevons s'en va et nous laisse nous débrouiller. En quelques instants, j'ai 18 hommes hors de combat.
Mais Delcellier est là. Barthélemy s'installe au canon Aazen. J'envoie une corvée prise dans la section de réserve chercher des bombes au P.C. du bataillon, et notre riposte ne se fait pas attendre. Le 75 se met de la partie, et tout rentre dans le calme après cette violente tempête.
A cette occasion, j'eus plusieurs petits soldats cités ; entr'autres le soldat Cazel, le soldat Reine, le soldat Grant, etc. J'en passe, et des meilleurs.
Brave Cazel ! Il eut la jambe droite broyée par une bombe. Reine enleva sa cravate et, sous une pluie de projectiles, fit une ligature à son malheureux compagnon qui, se traînant sur ses mains, quitta la tranchée en rampant et en criant : "Ne touchez pas ma jambe ! Qu'est-ce qui retient ma jambe !" Pauvre enfant ! Les brancardiers, malgré mes appels, ne vinrent le prendre que 45 minutes après qu'il reçut sa blessure. Je ne devais plus le revoir. Je retrouvai sa tombe au Mesnil, à côté de celles de tant d'autres infortunés camarades. Toute notre chère jeunesse va-t-elle être ainsi fauchée dans sa fleur.
Quant à Reine, un enfant, je me l'attachai comme caporal-fourrier, en pensant à mon fils qui venait de partir comme volontaire dans un régiment actif.

 


 

Documents trouvés à l'intérieur de ce 1er carnet

 

L143e Régiment d'Infanterie
Ordre du Régiment N°116
(Extrait du Journal Officiel du 16 Juillet 1915)

Par décret du Président de la République en date du 15 Juillet 1915, rendu sur la proposition du Ministre de la Guerre, est nommé à titre définitif dans le Cadre des Officiers de l'Infanterie de l'Armée territoriale :

M. Perrussot (E.H) Capitaine de Territoriale
A T.T (1) au 143e Régt d'Infanterie

le 24-7-15
Le Lt Colonel Ct le 143e d'Infanterie, Henry

(1) à titre temporaire

 

Copie d'un rapport du Colonel
Document original

Notifications diverses

I - Mal du 3 au 4 : Bourbaki - Belfort
II - Le 1er Btn sera relevé ce soir par le 3e Btn à partir de 21 heures. Des
ordre s de détails seront donnés ultérieurement.
III - Le puits du Génie au Mesnil est pour le moment tari : le colonel rappelle qu'il est interdit de faire usage de l'eau des anciens puits.
IV - Les cartouches ramassées dans le secteur doivent être réparties en 2 lots : a) celles dont la déformation empêche toute utilisation ; b) celles qu'un nettoyage suffit à rendre immédiatement utilisables. Les premières doivent être versées au PC du Colonel ; les autres doivent servir à constituer l'approvisionnement des tranchées.
V - Le ministre prescrit d'expédier sur les établissements de l'intérieur la totalité des fusils pris à l'ennemi ainsi que les cartouches provenant de prises. En conséquence, toutes les armes et munitions allemandes doivent être versées au P.C du Colonel.
VI - Prière de faire connaître si les s-off. Coulon et Malphettes veulent être proposés au titre de la réserve ou au titre de l'active.

Col. Henry

 

Confidentiel
26 octobre

Impossible de se procurer en ce moment des renseignements officiels sur l'origine exacte des parents de Mme Plassard Kehen. Le Luxembourg, leur pays d'origine, étant vous le savez très bien occupé par l'ennemi.
Madame Plassard Kehen s'est toujours entourée d'allemands. Ses domestiques, avant la guerre, étaient presque tous allemands et sa meilleure amie était parfaitement cette Kutsemberg, sujette allemande et protestante employée comme institutrice dans une œuvre catholique dirigée par l'abbé Violet, rue du Chemin Vert.
La dite Kutsemberg, qui se trouvait soit disant en Allemagne au moment de la mobilisation, habitait à Paris, 25 rue Froideveaut, où elle avait comme voisine un de ses compatriotes artiste peintre. Elle recevait journellement de nombreuses visites de dames et 5 à 6 lettres venant d'Allemagne.
Quelque temps après la mobilisation, Mlle Kutsemberg a écrit à Madame Plassard pour la prier de payer son loyer et, lorsque celle-ci s'est présentée ou plutôt a envoyé sa femme de chambre pour payer, il lui a été répondu que l'œuvre avait fait le nécessaire et que même le mobilier de Mlle Kutsemberg, y compris sa bibliothèque, avaient été portés à l'œuvre.
Si la bibliothèque de Mlle Kutsemberg aujourd'hui sous séquestre contenait quoi que ce soit de suspect au moment de la mobilisation, il est probable qu'elle aura été vidée avant le déménagement par les amies qui ont été autorisées à entretenir son appartement et qui l'ont visité très souvent entre la déclaration de guerre et l'enlèvement du mobilier.

N.B. Mme Plassard habitant depuis la guerre Epernon et M. Plassard tantôt à Canuz tantôt St Léger où il est maire, j'ai dû, étant très malade, faire prendre les renseignements par un de mes camarades et ils m'ont coûté 75 f.

espionne ?

 

143e Régiment d'Infanterie
Félicitations

Le Lieutt-Colonel Commandant le 143e a été heureux de constater la belle tenue sous le feu de tous les militaires du régiment pendant les journées parfois fort dures qu'il vient de passer au Trapèze. Il félicite en particulier les 2e, 6e et 9e Compagnies qui ont fait face à plusieurs attaques et ont consolidé une situation spécialement visée et menacée.

Le 24-6-15
Le Lieutenant-Colonel Commandant le 143e Régiment d'Infanterie, Henry

 

Notifications diverses
MP du 8 au 9 : Pétrograd

I - Une croix de guerre avec palme a été trouvée le 28 juin par un soldat du 15e près du camp des Artilleurs. La réclamer au Q.G. du C.A. (section du courrier).
II - Un billet de banque a été trouvé sur la route de Lacroix en Champagne à St Rémy sur Bussy. Le réclamer au Q.G. du C.A.
III - Le st Paul Boissaydes de la 2e Cie est autorisé à adresser au colonel Ct le 143e une demande de permission de 8 jours.
IV - Demandes de tir de l'Artillerie du Groupe Vésigné

rajouté
64e Brigade Etat Major

Au point de vue spécial de la défense du secteur, l'Artrie peut exécuter les genres de tir suivants :
1° tir de barrage ; 2° tir de demi-barrage ; 3° tir de représailles sur telle ligne ou partie de ligne ennemie ; 4° tir de précision à démolir sur tel ou tel objectif bien défini.
Chacun de ces tirs a son effet particulier et demande des dispositions qui augmentent le moment de l'ouverture du feu et la consommation des munitions.
Il est certain que les tirs de barrage ou de demi-barrage sont beaucoup plus rapidement exécutés qu'un tir de précision (n° 4) qui
exige certains déplacements angulaires et certains réglages. Il y a donc intérêt dans un cas pressant, surtout la nuit, à demander un tir de barrage ou de demi-barrage, suivant la circonstance, avant tout autre tir. Le tir de demi-barrage est préférable en ce sens que, consommant moins de munitions, il peut cependant être continu plus longtemps et transformé en tir de barrage si c'est nécessaire.
Ces prescriptions n'empêchent nullement les chefs de corps lorsque le demi-barrage est déclenché, de préciser les points les plus dangereux et qu'il est nécessaire de battre spécialement. L'Artrie reporte alors son tir tout entier ou partiel sur les points désignés et répond ainsi à la demande faite, tout en ayant fait bénéficier les troupes de l'effet produit par le déclenchement d'un bombardement immédiat.
Une cause de retard dans l'ouverture du feu de l'Artillerie réside dans le mode de transmission des demandes faites à cette arme.
Le colonel
commandant la Brigade ne saurait trop insister sur la nécessité qu'il y a d'assurer d'une façon parfaite tous les modes de liaison avec cette arme.
En résumé : en temps habituel, en particulier la nuit la demande initiale à faire à l'Artrie sera la suivante : tir de ½ barrage sur telle partie de tel secteur.

Signé Moignan

Cette note intéresse seulement le secteur A. Pour le secteur S, il y a des conditions différentes, étant donné que ce n'est pas la même Artillerie qui tire sur ce secteur.

Signé Henry

 

143e Régiment d'Infanterie
Ordre du Régiment n°85
(Extrait du J.O. du 18 juin 1915)

Infanterie - Promotions

Par décision ministérielle en date du 13 juin 1915 et par application du décret du 2 janvier 1915, les promotions à titre temporaire et pour la durée de la guerre ci-après sont ratifiées :

Réserve

Au Grade de Capitaine

M.M. Trolliet, Lieutenant au 56e d'Infanterie - passe au 143e à dater du 8 juin 1915
Chamboredon, Lieutenant au 143e - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Perrussot, Lieutenant au 89e d'Infanterie - passe au 143e à dater du 8 juin 1915

Au Grade de Lieutenant

M.M. Blanchecotte, sous-lieutenant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Gossard, sous-lieutenant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Gobillard, sous-lieutenant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Masson, sous-lieutenant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915

Au Grade de sous-lieutenant

M.M. Husson, adjudant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Chesnelong, aspirant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Teisseire, aspirant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Salomon, sergent au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915
Dalleau, adjudant au 143e d'Infanterie - Maintenu à dater du 8 juin 1915

Le 22-6-15
Le Lieutenant-Colonel Commmandant le 143e d'Infanterie, Henry

 

Communiqué la présente note (ajoutée comme avis à ses propositions de ce jour) à titre privé au Capitaine Perrussot qui pourra la conserver.

Signé : illisible

Propositions approuvées

Le Capitaine Commandant provisoirement le 1er Bataillon a l'honneur de demander en même temps que le Capitaine Perrussot soit lui-même l'objet d'une citation donnant droit à la croix de guerre.
"Instituteur, ayant dépassé l'âge de la libération des obligations militaires, est venu volontairement dans les troupes actives. Y est, par sa conviction, son énergie et son calme, un objet d'admiration pour ses camarades et ses inférieurs. Aussi modeste que dévoué, s'efface toujours, à l'heure des récompenses, au profit de ses inférieurs auxquels il donne le plus bel exemple à l'heure du danger. Dans un secteur violemment bombardé, ayant eu de lourdes pertes, a refusé de se laisser relever, considérant comme un honneur d'être en danger ; à l'explosion d'un entonnoir ennemi, est arrivé le premier sur la lèvre."
Le capitaine de St Fergeux, commandant le 1er
Bataillon en l'absence du chef de Bataillon, a l'honneur de faire respectueusement observer que le chef de Bataillon avait d'ailleurs proposé déjà une fois le Capitaine Perrussot pour une récompense. Le Capitaine Perrussot s'est acquis, depuis, de nouveaux titres.

Signé : illisible

 

2e Cie
Heures des comptes-rendus écrits et téléphoniques journaliers
Rendre compte téléphoniquement de tout évènement important qui se passe dans le secteur
5h15 - Compte rendu téléphonique des évènements de la nuit
7h - Compte rendu écrit, très détaillé, des travaux exécutés la veille et pendant la nuit
13h30 - Compte rendu des évènements et pertes - Concours demandé à l'artillerie
15h - Compte rendu des évènements Concours demandé à l'artillerie
15h - Demande motivée et détaillée des matériaux nécessaires pour la journée et la nuit du lendemain

Nota - Les heures indiquées sont celles auxquelles doivent parvenir les comptes rendus au P.C. du Chef de Btn

Le 8 avril 1915
Signé Fargeon

 

Note du Colonel

Dans sa note 7.606, le Gal Cdt l'Armée prescrit qu'on ne doit pas se contenter de former quelques rares équipes de grenadiers par Btn ou Cie, mais qu'on doit s'efforcer d'habituer le plus grand nombre d'hommes possible au lancement d'un engin dont les effets sont considérables dans la guerre de tranchées.
Le colonel prescrit que, dans chaque Cie, le plus grand nombre d'hommes possible soient exercés au lancement de vraies grenades de combat.
Les chefs de Btn mettront à profit leur séjour à Somme-Suippes pour achever cette instruction.
Ils rendront compte le 12 avril de ce qui aura été fait. Ils feront la demande au Ct du Génie à Somme-Suippes des engins nécessaires.

Col. Bertron

 

Note de Service

Ce soir, à partir de 21h, le 1er Btn relèvera le 2e dans le secteur A. Les 2 Cies du 1er Btn relevant la Cie du Centre (4e Cie), la Cie de gauche (3e Cie) passeront par le boyau Laurin. Les Cies relevant la Cie de droite (1re) et la Cie de réserve (2e Cie) passeront par le boyau Souligne. Des guides du 2e Btn seront rendus à 2h30 à l'église du Mesnil.
Les cantines, caisses à bagages, outils, seront chargés pour 18h. Les conducteurs du train de combat viendront atteler les voitures à 20h30.
Le Médecin divisionnaire étant passé ce matin au camp Bonnefoy a rendu compte au commandement qu'il était dans un état de saleté repoussante et que les mesures élémentaires d'hygiène n'étaient pas prises. M.M. les Cts de Cie voudront bien faire faire cet après midi une corvée très sérieuse de nettoyage du camp et des feuillées. Les excréments dans les feuillées doivent toujours être recouverts de terre, à défaut de chlorure de chaux qui n'a pas pu être distribué. Les différents déchets seront réunis et brulés immédiatement en des points tels qu'aucun danger d'incendie ne puisse exister.
S'il y a des matières qui ne puissent être brûlées, elles devront être enterrées très profondément. Le cantonnement lors du départ qui aura lieu à 20h devra être laissé dans le plus grand état de propreté. Chaque Ct de Cie fera placer sur les fronts qui correspondent à leur bivouac un gradé de planton chargé de veiller à ce que les hommes se conforment aux règles d'hygiène qu'il prescrira.
Chaque Ct de Cie enverra un s-off. rendu à 19h dans le secteur A pour prendre consigne du matériel.
Le sergent Bergé de la 2e Cie sera rendu à la même heure au P.C. du chef de Btn A pour prendre la consigne du matériel.
Le Btn sera rassemblé au même emplacement que la dernière fois et dans la même formation à 19h40.
Ordre de marche : 4 ; 3 ; 1, 2

Signé Ct Demontier

 

143e Régiment d'Infanterie
Félicitations

Le Lieutenant-Colonel félicite la 2e Compagnie de l'entrain et de l'activité qu'elle a montrés pour l'organisation de l'entonnoir du 5 août.
Il félicite en particulier Monsieur le Capitaine Perrussot, l'adjudant Rodor, les caporaux Soula et Souquet, les soldats Souby et Martin.

Le 7-8-15
Le Lieutenant Colonel Commandant le 143e Régt d'Infanterie, Henry

 

143e Régiment d'Infanterie
Ordre du Régiment n°187
(Extrait de l'Ordre Général n°55 de la IIe Armée du 27-10-15)

Le Général Commandant la IIe Armée cite à l'ordre de l'Armée :

Capitaine Massol, François, Auguste du 143e Régt d'Infanterie
"Officier d'une énergie et d'un courage à toute épreuve, payant en toutes circonstances de sa personne, blessé une première fois le 2 novembre 1914 (Belgique), a été de nouveau grièvement blessé le 27 7bre 1915."

Lieutt-Colonel Henry François, Guillaume du 143e Rt d'Infanterie
"Chef de Corps froid et méthodique, payant beaucoup de sa personne. A dirigé avec compétence, pendant plus de 5 mois, l'organisation d'un des secteurs les plus exposés de notre ligne, et contribué le 26 septembre 1915 par la manœuvre exécutée par son régiment à l'enlèvement d'un des points les plus importants des positions ennemies."

Capitaine Perrussot, Eugène, Henri du 143e Rt d'Infanterie
"S'est fait remarquer, depuis qu'il est au régiment, par le soin et la méthode avec lesquels il commande sa compagnie, pour laquelle il est constamment un exemple de sang-froid et de courage réfléchi. A été remarquable par son attitude au feu (27 7bre au 6 Octobre 1915)."

Capitaine Castel Armand du 143e Rt d'Infanterie
"A fait preuve de beaucoup d'énergie et d'une magnifique bravoure en conduisant sa compagnie au combat le 26 septembre 1915, faisant une soixantaine de prisonniers et prenant une mitrailleuse. Le 27 septembre 1915, a été grièvement blessé en entraînant de nouveau sa compagnie au combat."

Lieutenant Vidal Pierre du 143e Rt d'Infanterie
"En campagne depuis le début de la guerre, plein de courage, a le 26 septembre 1915 conduit avec énergie sa compagnie à l'attaque des positions ennemies, a fait une trentaine de prisonniers et pris 3 mitrailleuses."

Sous-lieutenant Husson du 143e d'Infanterie
"Alors que son commandant de Cie venait d'être tué, a entraîné le 27 septembre 1915 sa compagnie à l'attaque, donnant ses ordres debout pour encourager ses hommes. (Déjà cité à
l'ordre de la Division)"

Sous-lieutenant Porquet, Pierre du 143e d'Infanterie
"Officier d'un entrain et d'un courage magnifique. A été blessé 3 fois pendant l'attaque, le 26 septembre 1915, en portant sa section de mitrailleuses dans des positions avancées et a néanmoins continué à assurer son service."

Sergent Dommanget Sion, Mle 9600 du 143e d'Infanterie
"A l'attaque du 6 octobre, son chef de section étant tué, a pris le commandement de sa section en prise à des violents feux de front et de flanc. L'a maintenue sur place pendant toute la journée. Il n'est rentré dans les lignes que le soir, après avoir reçu l'ordre, et en ramenant ses blessés malgré le feu et les appareils éclairants. Par son attitude au feu, a su prendre, malgré sa jeunesse, un grand empire sur ses hommes."

Caporal Chevalier, Marcel, N° Mle 6053 du 143e d'Infanterie
"Atteint de 10 blessures pendant l'attaque du 6 octobre 1915, a fait preuve d'héroïsme, ne songeant qu'à encourager ceux qui l'entouraient."

Soldat Devals Sylvain Mle 7586 du 143e Rt d'Infanterie
"Le 26 septembre 1915, s'est offert pour assurer la liaison en terrain découvert avec une compagnie voisine, a accompli sa mission jusqu'au bout malgré une blessure sérieuse, refusant d'aller se faire panser avant d'avoir rendu compte."

le 3-10-15
Le Lieutenant Colonel Commandant le 143e Régt d'Infanterie, Henry

 

143e Régiment d'Infanterie
Décision du 28 juin 1915

 

 

 

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