errière le angar...

 

 

Il avait pour travail d'installer toutes ces cabines téléphoniques dans toute la région.
Ensuite, il a eu comme travail de démonter toutes ces cabines téléphoniques dans toute la région, pour les remplacer par un autre modèle.
Ensuite, il a eu comme travail de démonter toutes les nouvelles cabines téléphoniques dans toute la région pour les remplacer par... rien.
Ensuite il a eu comme travail d'enterrer des fibres optiques dans toute la région.
Ensuite il a eu comme travail de faire ses démarches pour prendre sa retraite.

 

 

Il reste une cabine... derrière le hangar.

 


 

Cela faisait des années (dix ? quinze ?) que je n'étais pas allé derrière le hangar, au bout de la ferme, à Saint-Léger.
C'est là que, enfant, mon frère allait tuer des indiens. Avant, qu'ayant grandi, il ne s'aperçoive que ce n'était pas forcément les cow-boys qui étaient les gentils, et de se passionner pour les cultures natives.
C'est là, que l'hiver, dans le brouillard, je me retrouvais chargeant des pulpes de betterave dans une brouette pour nourrir les génisses, dans une atmosphère irréelle. Le monde s'arrêtait là où s'épuisait mon regard, là où la brume et les vapeurs du tas de pulpe s'associaient pour délimiter l'espace et le temps. Au-delà il n'y avait rien. Seuls des bruits étouffés parvenaient parfois à se faufiler au travers du fumet âcre des résidus de betteraves, et me confirmaient que j'étais au dehors de tout. Il n'y avait de vivant que ma pelle, ma brouette, la pulpe et ma respiration qui, à chacun de mes souffles, allait gonfler de buée l'épaisseur du brouillard.

 

 

C'est là que dimanche je revoyais le barreux (ailleurs on dit tomberau). Il était bleu. Je me souviens du jour où on l'a repeint en rouge. Tous les étés on repeignait une partie de la ferme ou des outils agricoles. C'était tour à tour les grilles qui reverdissaient, les toits ou les murs de tôles qu'on goudronnait, les "portâts" qui reprenaient un nouvel élan, le crépis de la maison qui se grisait de bleu, le "canadien" ou la "rasette" qui viraient à l'orange...
Ce "barreux" abandonné, combien de fois je l'ai rempli ou vidé, à la fourche, à la pelle, à la main, ou en le "ballant" ? C'était, selon les saisons, du foin, des betteraves fourragères, des fanes de betteraves, de la luzerne, qui voyageait.
J'aimais dormir, entre le champ et la ferme, allongé devant la benne. Les fesses sur l'axe d'attelage, la tête sur une barre de fer, les pieds sur une autre, le reste du corps dans le vide, et la route ou les chemins de terre, qui défilaient dessous.

 

 

Maintenant, on traiterait de criminel ou de fou un père qui laisserait faire ça à un enfant. Mais personne, en ce temps là, n'aurait trouvé à redire.
Maintenant, de toute façon, il est mal barré le barreux, tordu qu'il est, là-bas, derrière le hangar.

 


 

Si vous avez besoin de travail, plutôt que de traverser la rue, empruntez un "canadien".
Cet outil agricole qui sert, entre autres, au déchaumage, c'est à dire à "gratter" la terre durcie dans champ de céréales moissonné, s'appelle un canadien. Il était parfois suivi d'une sorte de rouleau avec une vis sans fin, qui servait à briser les mottes de terre.
Ils sont eux aussi à l'abandon derrière le hangar.

 

 

C'est le maréchal du village qui les fabriquait. À la main !
Enfin il forgeait les fers à coup de masses et marteaux.
J'aimais passer par sa forge (trop timide que j'étais je ne restais pas, mais je m'arrangeais pour que durant mes jeux avec le fils de la maison, je passe par là).
Tous mes sens étaient sollicités comme nulle part ailleurs.
Je voyais le déploiement des flancs en accordéon du soufflet reprenant haleine, sa compression, son expiration, l'expulsion de l'air qui faisait rougir les braises, blanchir l'acier.
J'entendais la respiration de la forge et celle des forgerons. J'entendais les pinces se saisir de la pièce à travailler. Je les entendais la poser sur l'enclume. Je voyais les masses se lever, s'abattre sur la matière rougie, puis retomber sur l'enclume, pour amortir leurs vibrations et abîmer un peu moins les muscles des ouvriers. Puis elles s'élevaient pour revenir frapper, amortir, frapper, amortir, frapper, amortir, frapper...
Puis c'était le plongeon dans l'eau. La trempe. Le métal ainsi fiévreux a un côté félin. Dès qu'il entre en contact avec l'eau, il crache et s'endurcit. L'eau n'aime pas ça non plus, un nuage de colère s'échappe de leur rencontre.

 

 

Les odeurs étaient des ressorts. Désagréables, irritantes, âcres, souffrées, et... attirantes. Elles jouaient à reviens / va-t-en avec le bout de mon nez.
Les bruits n'étaient pas des bruits, même s'ils emportaient mes oreilles jusqu'au seuil de la douleur. Ça m' rentrait dans la peau, par le bas par le haut, j'avais envie envie de crier, c'est physique. (oui je sais j'ai copié mais c'était ça).
Je n'étais jamais allé à un concert, et je n'irais pas avant longtemps, je ne savais pas encore que des ondes pouvait traverser l'espace et venir me secouer. Je savais que j'étais secoué.
Je voyais ce qui était dur, inflexible, se plier à la volonté du maître de forge.

 

 

De temps en temps, en d'autres jours, arrivait une incongruité.
Un cheval de trait.
J'en ai peu vu. Ils disparaissaient déjà.
Le maréchal redevenait ferrant.

 


 

Ces roues.
D'où viennent-elles ? Elles faisaient rouler quoi ?
Je pense à une petite remorque. Ou bien un chariot ? (la remorque a deux roues, le chariot quatre)
Je ne suis pas sûr que ce soit ça. Je suis presque que sûr que ce n'est pas ça.
Qu'importe, on dira que ce sont ses roues.

 

 

Elle servait un peu à tout. Elle était basse, petite.
En dehors de l'hiver, les vaches passaient la journée dehors, dans la pâture qui longe le hangar et file au long de la vallée jusqu'au bois de noisettes.
Il arrivait qu'elles y vêlent.
Il fallait ramener le veau à l'abri, dans la petite étable ou au fond du hangar, derrière la meule de paille. C'est cette remorque basse qui jouait les ambulances de campagne.
On avait parfois le droit de s'asseoir à côté du veau et de le caresser. La mère suivait à pied. Euh... à sabots... Ça n'a pas de pieds les vaches. C'est onguligrade. Ça marche sur les ongles. Ce que les danseuses étoiles de l'Opéra de Paris ou du Bolchoï ne savaient pas faire, nos bêtes le faisaient naturellement, sans efforts. Euh... Après avoir mis bas, elle était un peu fatiguée quand même, sans doute.
Ce que j'aimais c'était le baptême. Si on était présent, c'était à nous de baptiser le nouveau-né.
Ça ne voulait pas dire qu'on lui donnait un nom, ou qu'on le faisait entrer dans la communauté des croyants. (ça croit en quoi une vache ?)
Not' père ouvrait la bouche, non, la gueule du veau, et on y glissait une bonne pincée de sel.
Le veau toussait.
Et par la même occasion il évacuait d'éventuels morceaux de placenta avalés lors de sa venue au monde.
Ça lui évitait de s'étouffer.
Ça nous donnait un rôle important. Nous étions enfants.

 


 

Derrière, il y a le hangar.
Il était immense.
C'est le même.
Il n'est pas grand.

 

 

 

 

 


 

Deux bouquets d'arbres plantés par mio fratello et moi, quand nous étions ados (plus ou moins).
On était allé dans un des bois du village recueillir des surgeons.
On était fiers d'avoir, entre autres, trouvé un chêne.

 

 

Mais aucun chêne n'a poussé dans nos bouquets.

 

Bertrand Foly

 

Source : https://www.facebook.com/bertrand.foly

  

 

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