ONSIEUR ARON

 

 

"Dans les années cinquante, les enfants entraient en première année de maternelle à six ans, parfois cinq.
Le plus jeune frère de mon père, prêtre en Charente, avait vivement recommandé pour ses neveux et nièces les S2RL, c'est à dire Sté Religieuse à Responsabilité Limitée.

A la rentrée de 1951, à Asnières sur Seine, je me demande ce que j'ai fait de mal pour me retrouver, avec 60 autres condamnés, dans une salle très vilaine, encadrés par quatre gendarmes en cornettes (sans bâton blanc, mais quand même un sifflet), plus la vieille aboyeuse vissée sur l'estrade.
Il y eut des fuites à débit horaire mesurable, et je ne connaissais pas le chatterton ! J'avais passé une partie de ma prime enfance dans un presbytère charentais, pour m'éviter les restrictions d'après guerre ; nourri et choyé par ma grand-mère et mes deux oncles. Sous mes mèches blondes, je pensais que le presbytère charentais avait disparu, que ce petit paradis n'avait été qu'un rêve. Le premier soir, en rentrant chez moi avec une mine qui aurait fissuré une statue de Louis XI, j'ai demandé où était ma mémé Maria.

A cette époque, les caprices étaient vite éteints par la détermination des adultes, et la mémoire des enfants pas assez constituée. Donc, comme les autres, j'alignai bâtons et taches violettes, en attendant la récréation libératrice.
Contrairement à ce que racontent les dictionnaires, la soupape de sécurité n'a pas été inventée par Denis Papin, mais par un collectif d'élèves, dont les fesses n'en pouvaient plus de trop respirer de bois dur vernis.
Au bout de deux ans de discipline non violente, j'arrive à traduire Bob et Zette, et réciter proprement une prière.
Un jour mes parents sont convoqués par mère sup. Ils arrivent stressés, pour entendre l'histoire suivante :
- Votre fils ne comprend pas ce qu'est un pécheur ! Pour lui, c'est un homme qui est à La Rochelle, qui va dans un bateau chercher des poissons, et rien à faire pour lui expliquer autre chose !
Ils n'ont pas informé mon oncle, pour ne pas saper sa foi.

 

 

Rentrée 1953. Ste Geneviève me confie à St Joseph, aux soins des frères maristes. Mes parents ont cru bien faire, en persistant dans ce secteur privé, religieux et payant. Je ne m'en suis pas mal tiré, et ne leur en veux pas, malgré les erreurs qu'ils ne percevaient pas.
Ce collège de bonne réputation recueillait les cancres et trublions de Paris et alentour, dont les autres collèges ne voulaient plus. Avec un chèque bien rempli, les yeux du bon frère directeur s'embuaient gravement.
C'est ainsi qu'entre la 10e de 1953, jusqu'à la 4e de 1959, j'ai côtoyé des élèves pittoresques et issus de bonnes familles. Leur évocation émaillera la suite de cette histoire.
Pas drôles quand même ces premières années chez les frangins. Un quart d'heure de prière avant le premier cours, avec acte de foi et contrition, un Notre Père avant la récré, un Je Vous Salue après, prière apéritive et benedicite pour les malheureux qui restaient à la cantine, prière digestive avant la grande récré qui l'était davantage.
Et ce n'est pas fini, dernière salve à 18h, avant de boucler les cartables, un quart d'heure comme le matin !
Après, éruption volcanique et tsunami dans la rue.

Ces prières nous gavaient tellement qu'avec deux copains, lors de la messe hebdomadaire - car il fallait retourner le dimanche matin à l'église adjacente au collège - nous avions décidé de chanter Davy Crockett à la place du Confiteor. C'est à cette occasion que j'ai pris conscience de l'existence de mes sphincters vésicaux, sans savoir qu'ils s'appelaient ainsi.
Le fou rire avait infecté les rangées adjacentes, heureusement, car le cerbère soutané, qui arpentait les allées et possédait cependant une oreille musicale, n'a jamais pu trouver les fauteurs, et ne pouvait punir collectivement pendant l'office !

Parmi les faits marquants, l'année 1955 en classe de 8e. Colletage sérieux avec l'Arithmétique, que l'on rebaptisait Arrêtehermétique ! Le prof, civil, était un petit teigneux râblé, plus rapide qu'un laser pour taper à la règle sur le bout des doigts, et nous remonter les pattes à la gomme.
Reconnaissons-lui quand même ses mérites, il a réussi à nous inculquer la pratique du calcul mental, ainsi que des éléments de géométrie pratique, dont j'ai pu me servir utilement plus tard.

 

 

A la rentrée 1956, un nouveau voisin de pupitre : Robert, héritier d'un déménageur important et aisé de la banlieue, lascar qui n'avait froid nulle part, grand bagarreur, mais bon fond.
Comme on s'emm…ait à massacrer les oeuvres classiques auxquelles nous ne trouvions aucun intérêt, Robert avait imaginé une façon d'enjoliver les alexandrins : il suffisait d'ajouter à chaque fin de ligne, soit : à poil, soit : en slip. Essayez de relire Racine ou Corneille de cette façon, au bout du quatrième vers, vous commencerez à lâcher prise !

D'autres curiosités sont venues égayer notre univers en noir et gris cette année-là. D'abord le grand Jean-François. Avec son mètre soixante-dix pour 15 ans, il en imposait. La rumeur disait qu'il était "le cancre étalon" et qu'il triplait chacune de ses étapes scolaires.
Quinze jours après son arrivée, il n'en pouvait plus de ne pas rentrer ses grandes jambes dans le pupitre prévu pour deux plus petits, et nous fûmes tous soulagés lorsqu'il hérita d'un vrai bureau et d'une chaise plus adaptés à sa morphologie. Du coup, il faisait contrepoids à l'autorité des profs, avec son meuble au fond de la classe. Il ne fichait rien, mais le faisait en silence.
Nous avions aussi perçu une chose : il était de loin le plus costaud de tous, et il fallait l'avoir comme allié, surtout lors des récrés.
Faire la partie de foot ou ballon-prisonnier dans son équipe était le pari gagnant à tout coup. Il avait aussi une bonne qualité, il détestait les disputes velléitaires, et savait remettre de l'ordre sans violence, simplement en soulevant un protagoniste à un mètre du sol, et en lui montrant la paume de son autre main libre. De ce fait, il était respecté même des profs, qui avaient compris son rôle de médiateur-sans-le-savoir.

D'autres élèves, ayant usé des enseignants dans d'autres collèges, échurent parmi nous.
Au pupitre derrière moi s'installa un dandy habillé luxe, fils ou neveu du directeur d'un grand laboratoire pharmaceutique dont la réputation est encore actuelle.
Pourquoi m'avait-il pris en grippe ? Peut-être parce que je bougeais beaucoup. Un jour, il commença à me planter sa plume Sergent Major dans le cuir chevelu.
Après trois sommations d'arrêter, il persista, et retrouva mon encrier répandu sur ses belles chaussures en suédine grise. Je n'ai jamais eu à me plaindre de lui ensuite.

 

 

Venons-en à l'année 1957, celle de la sixième. Nous avions été prévenus que cette classe allait nous secouer, avec des cours plus ardus et l'arrivée d'un prof d'anglais.
La grande question du matin de cette rentrée : quel prof principal allait nous être attribué ? Frère Louis ? Si tu es dans les trois premiers rangs, apporte un parapluie, et qu'est ce qu'on va se faire ch … Le terrible Frère Joseph ? Matheux reconnu mais doté d'une ouïe, d'une vue et de réflexes passant le mur du son sans détonation ! Qui encore ? Le père Mathieu ? Le plus ancien, mais sur le déclin.
Contre tous nos pronostics, le directeur lui-même vint en tête de notre colonne et nous conduisit en classe. Stupéfaction mêlée de joie, car il ne dirigeait plus de classes depuis plusieurs années, s'occupant plutôt de recevoir les parents fortunés, venus négocier le maintien de leur cancrelat. Joie parce que ce brave bonhomme bien rond n'inspirait aucune autorité, et nous pensions déjà aux chahuts à organiser.

Une fois tous assis, il nous annonça d'une voix nette qu'après mûres réflexions du directoire, notre classe serait confiée, à titre expérimental, à Monsieur le Professeur Maron, qui reprenait son activité après une longue absence pour raison de santé.
- Veuillez vous lever.
Et comme au théâtre, la porte s'ouvrit en silence, laissant passer un petit homme banal en blouse grise. Nous crûmes d'abord à un nouvel appariteur venant vérifier l'état du tableau noir et de la présence d'accessoires tels que craies, chiffon, et baguette.
L'instant de silence fut rompu par l'annonce :
- Voici M. Maron, votre professeur principal, je vous laisse avec lui.
Calmement, il monta les deux marches de l'estrade et se tourna vers nous. Nous n'avions jamais croisé cet homme, et l'impression qu'il nous fit était grande. Pourtant, rien de tranchant dans cet être, nous qui avions habitude de voir des personnalités fortes.
Avec le recul, je pense que c'est ce contraste qui nous anesthésia.
Nous avions devant nous l'antithèse du "prof" revêche, autoritaire, distributeur de gifles et de punitions.
- Asseyez-vous, nous dit-il, en étendant ses bras d'une manière qui m'apparut pleine de tendresse.
Il nous regardait et nous le regardions. Lui avec affection et bonhomie, nous avec une curiosité teintée de ruse, pensant que nous allions malaxer de la bonne pâte à rire.
L'avenir confirmera qu'il y avait du vrai.

Et nous fîmes tous une année scolaire d'exception. Même notre grand "double-mètre-cancre" qui avait gagné sa sixième d'un micron, en participant un minimum et largement aidé par ses voisins souffleurs et pourvoyeurs d'anti-sèches.
Sortant de son sommeil en position assise, il grimpa jusqu'à la sixième place du classement au second trimestre !
Le plus étonnant était l'absence de chahut dans notre classe. Cet individu modeste dans tous ses aspects, neutre dans sa façon de s'habiller, uniformisé dans sa blouse grise, avait su dès son arrivée forcer le respect de tous, capter notre attention, et maintenir nos efforts au travail, avec des moyens d'une simplicité à faire pleurer une enclume !

Un exploit authentique, dont je n'ai plus vu d'équivalent jusqu'à la fin de mes études. Son calme semblait naturel et inattaquable. Pourtant il y eut des situations limites, qui auraient pu faire tout basculer, telle que celle-ci.
Dès le premier jour nous étions donc matés et studieux, mais attendions toujours la récré avec nervosité, pour aller tiquer aux billes, gagner des petits soldats, faire une partie de quatre coins, de foot ou de mur aveugle. Après la "défoulade" de seize heures, plus longue pour nous permettre de "goûter", nous regagnions la classe en ordre.
Monsieur Maron vint au bord de l'estrade, et sa voix tranquille s'adressa à nous :
- Chers élèves, j'ai une faveur à vous demander.
Pour nous, grosse surprise ! Jamais on ne nous avait parlé ainsi.
- Je voudrais vous demander d'accueillir mon fils quelques instants, dans cette classe qui est la vôtre, pour qu'il puisse prendre son goûter comme vous venez de le faire dehors, à la différence que mon garçon connaît une difficulté qu'il serait trop long de développer ici. Il le fera sans vous déranger à côté du porte-manteau.
Et il ouvrit la porte. Il y eut un instant de flottement et nous sentîmes une excitation palpable, entraînant un bruit de fond inhabituel. Entra alors la photocopie du père en plus fluet. Timide, souriant niaisement, tenant un pochon à deux mains, le ridicule était visible. Lui aussi eut une réaction complètement inattendue et qui neutralisa la tension :
- Merci de votre gentillesse !
Et il se plaça derrière le porte-manteau et sut se faire oublier. En partant, il nous gratifia d'un salut de la main qui nous parut tout à fait amical, voire presque viril. Et pratiquement tous les jours, à la même heure, il vint prendre son en-cas avec la même discrétion, et personne ne s'en formalisa.

 

 

Deux autres évènements importants valent la peine d'être racontés. Le premier tient à ce caractère simple et emprunt d'humour de notre bon professeur. Il savait ménager des instants de détente, et au moment propice.
Lorsqu'il sentait une tension ou un relâchement, le cours s'arrêtait, et il s'asseyait sur le coin de son bureau, ou bien descendait parmi nous et demandait à un élève de lui prêter un coin de son bureau. Et là, il nous disait :
- On a bien travaillé depuis tout à l'heure, hein, les gars ?
Un grand OOOUUUAAAIIIS lui revenait en écho.
- Allez, on va souffler un peu. Qu'est ce que vous pensez des nouvelles Citroën ?
Et là, c'était le bonheur ! Il n'y avait plus de prof ni de potaches, mais une bande qui discutait ensemble, et qui rigolait.
Et il savait faire rire :
- Ça ressemble à des grenouilles, ces bagnoles, non ?
Et il se redressait pour imiter l'animal. Après quelques éclats de rire, il regagnait l'estrade, sortait son mouchoir, l'agitait en lançant :
- A la prochaine, les gars, on remet la vapeur !
Le plus souvent c'était en fin de journée, juste avant le quart d'heure des prières du soir. Il se mettait debout au milieu de l'estrade et essayait de ressembler à "Charlot" ou à "Laurel", car il était trop mini pour prétendre être "Hardy".
Et en essayant de prendre un accent britannique qui nous amusait beaucoup, il nous disait :
- Rangez vos affaires mes enfants, je vais vous raconter une histoire !
Autre moment de bonheur, j'en ai presque la larme à l'œil de l'évoquer. Et il nous captivait avec une anecdote, un fait d'actualité lu dans le journal, une blague, parfois il se mettait à côté de l'un d'entre nous et essayait d'imiter et caricaturer son défaut. Il avait un certain talent, savait pas mal mimer, et le rire l'emportait toujours. Dès l'annonce de l'histoire, nous quittions nos places pour nous grouper près de lui, montant sur les pupitres, envahissant l'estrade. Au lieu de nous réprimander, il en tirait partie.
J'ai le souvenir d'une de ces fins d'après-midi où nos éclats de rire, vingt minutes avant la fin des cours, s'entendaient dans les classes voisines, au point qu'un professeur fit irruption chez nous :
- Qu'est ce qui …….?
Sa phrase inachevée, son air ahuri, relancèrent les rires, et Monsieur Maron dut prendre sur lui pour se calmer, et dire à son confrère qu'il irait le voir pour s'expliquer.

 

 

Enfin, il faut aborder le plus beau moment de cette année studieuse et détendue. Un évènement hors du commun, qui reste encore sans doute dans la mémoire collective.
Grâce à cela, nous apprîmes ce qu'était vraiment la solidarité.
Jugez-en. Un matin, au début du second trimestre, notre frère directeur et toujours en rondeur frappa à la porte de notre classe et entra accompagné de deux garçons, nous comprîmes immédiatement qu'ils étaient jumeaux :
- Monsieur Maron, chers élèves, je vous présente les frères Arozareina. Leur père vient d'être nommé ambassadeur d'Espagne à Paris, et doivent faire comme vous leur scolarité. Je vous les confie en vous demandant d'être patients avec eux, car ils ne parlent pas encore bien le français. Monsieur, voyez ce que vous pouvez faire, je vous remercie tous.
Notre prof géra magnifiquement la situation. Il demanda à la classe :
- Qui veut céder un peu de place à nos deux nouveaux amis ?
La chose fut vite réglée, on aurait pu en loger dix de plus. Puis notre maître s'assit sur le coin de son bureau et nous interrogea :
- Qu'est ce que vous pensez de ça ?
Pas de réponse.
- Pas facile, hein ?
Puis petit à petit des doigts se levèrent, des idées naquirent. Il serait long et peu fidèle de vouloir rapporter ici tout ce qu'il s'ensuivit, je vous en livre un résumé.

Notre professeur fit d'abord se présenter les deux frères, puis décida d'une dictée courte. Le résultat fut dur pour les deux garçons, le nombre de fautes impressionnant.
Mais son habileté fit encore merveille, voici comment :
- Mes chers enfants, aucun d'entre vous ne fait plus autant de fautes, alors ? Va-t-on laisser Francesco et Federico à la traîne ?
Nous répondîmes non, mais dubitativement :
- Voilà ce que je propose : des volontaires parmi vous, qui prendrons quelques minutes sur leur récré pour aider nos amis. Qui veut commencer ?
Il y eut trois volontaires les premiers jours, puis d'autres la semaine suivante, et enfin tous, je dis bien tous, sans exception, donnâmes de notre temps pour les jumeaux.
Et il n'y eut pas de défection, Monsieur Maron nous donna les instructions pour faire progresser nos camarades, se faisant remplacer pour la surveillance de la cour, et restant le soir avec eux un quart d'heure supplémentaire.

 

 

A la fin du dernier trimestre, lors de la remise des Prix, nous eûmes une belle surprise.
Notre directeur prit le micro et demanda à notre classe de bien vouloir venir le rejoindre sur l'estrade, avec notre maître. Une fois en place, il demanda à tous les professeurs de venir se mettre en rang devant cette estrade, face à nous, puis à l'assistance de se lever. Enfin il appela les parents des jumeaux qui se rangèrent avec les enseignants :
- Mesdames et Messieurs, c'est inhabituel mais je vais vous demander d'applaudir chaleureusement toute une classe, je vous raconterai pourquoi ensuite.
Pas de doute que l'émotion nous gagna tous, et les larmes coulèrent même chez ceux où on ne les attendait pas. L'éloge qui suivit fut courte mais très explicite, les applaudissements renouvelés et fournis. Monsieur Maron, très ému, fut incapable de s'exprimer, et c'est un des jumeaux qui demanda le micro.
De manière très sûre, il mentionna que, grâce à tous, son frère et lui avaient presque rattrapé le niveau de la classe, et avaient présenté des notes qui leur permettaient de passer en cinquième.
Pendant qu'il parlait, un mouvement naquit dans l'assistance, plusieurs personnes chargées de paquets confluaient vers l'estrade. L'ambassadeur et son épouse vinrent sur l'estrade pour nous remercier, nous serrer la main, et nous faire passer les cadeaux apportés. Il s'agissait d'un beau livre sur l'Espagne et de friandises de même provenance.
La surprise avait été complète pour notre professeur et notre classe, mais aussi pour l'assistance, qui fut conviée aussi à un superbe goûter offert par l'ambassadeur."

 

 

Merci, Jay  

 

 

 

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