Blidah, le 8 avril 1883

 

Chers parents,

 

Je réponds à votre lettre que j'ai reçue lundi 2, et qui m'a fait grand plaisir en voyant que vous aviez reçu tout ce que je vous avais envoyé, et en apprenant que vous étiez tous en bonne santé.

Sur votre lettre, vous m'avez bien dit que vous aviez tout reçu, mais vous ne m'avez pas parlé du livre que je vous ai envoyé. A la prochaine lettre, vous me direz si vous l'avez bien reçu.

Si je vous ai envoyé ce livre, c'est pour vous faire comprendre la langue arabe. Il y a déjà longtemps que je me proposais de vous l'expliquer, mais sur une lettre l'on ne peut pas en mettre bien long. Dans ce livre, vous trouverez pas tous les mots arabes, mais vous trouverez ceux qui sont employés le plus souvent.

Je ne vous parle pas des autres choses que le colis contenait. Maintenant, parlons un peu de celui que vous m'avez envoyé. Je l'ai reçu le lendemain de la lettre. Le lundi matin, je recevais la lettre, et le mardi soir, je recevais le colis.
Lorsque je l'ai reçu, l'on venait de manger la soupe. Zacharie était avec moi, et lorsque je l'ai pris, j'ai dit : "Il me semble qu'il n'est pas lourd". Je l'ai ouvert aussitôt, et les pommes dont vous m'aviez parlé n'y étaient plus. Le colis avait été ouvert et, comme c'est défendu de laisser entrer des fruits en Algérie, les pommes avaient été enlevées.

Voici ce qu'il y avait sur le colis : "Extrait 3 pommes : l'entrée des fruits est interdite en Algérie." Tout le reste y était bien. J'ai été bien content en voyant le journal "L'Intérêt Public", qui me donnait des nouvelles de Cholet et des environs.

 

Tout en le lisant, j'ai lu la vente du bien au défunt père Morinière, et je puis vous dire que j'ai été bien étonné en voyant que ce petit bien était estimé 6 500 francs, car je ne me serais jamais mis dans l'idée que ça valait 6 500 francs. A la prochaine lettre, vous me direz si c'est vendu et qui c'est qui l'a acheté.

Maintenant, parlons d'autre chose. Parlons de ce qui s'est passé depuis que je vous ai envoyé la dernière lettre. Il y en a un de ma compagnie qui a déserté : cet individu était de Paris, il se nommait Pemjean.

Le 11 mars, il demandait une permission de 24h, mais au bout des 24h, mon Pemjean ne revint pas. Il vient de renvoyer ses habits de militaire avec une lettre et dit qu'il est à Madrid en Espagne. Il se paraît qu'il était marié, et que sa femme est venue à Alger avec une somme de 1 200 francs. Avec cela, il pouvait bien déserter.

Il y en a deux autres de ma compagnie, il y en a même un qui est de mon escouade, ces deux individus étaient pour passer caporal, ils sont partis et ils ont été trois jours absents. Pour récompense, à leur arrivée, au lieu de passer caporal, ils ont été cassés de 1ère classe. Tout cela doit vous faire voir que le métier n'est pas bien bon.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Blidah / rue Bécourt

 

 

Cette semaine, l'on a été faire la petite guerre, au moins 3 kilomètres de l'autre côté de Fontaine-Fraîche. J'ai vu des marabouts que j'avais vus à la fête des bougies. Dimanche dernier, à 7h et demie, l'on a passé la revue du commandant. A Blidah, il a été longtemps question d'une expédition dans le sud oranais, mais il se paraît que cela est terminé. La semaine dernière, il a été demandé des engagés pour aller au Congo. Ils en demandaient quatre par compagnie, il s'en est bien présenté 20. A présent, dans le 1er bataillon qui est à Blidah, il y a plus guère de noirs, ils sont tous partis au Sénégal et au Congo.

Aux lettres précédentes, je vous ai parlé de Blidah et des environs. Aujourd'hui, je vais vous parler des animaux de l'Algérie. Le bétail n'est pas aussi bon que dans les environs de Cholet. Les meilleurs bufs que j'ai vus ne valaient pas plus de 8 à 900 francs. Il y a beaucoup de chèvres, il y a aussi beaucoup de moutons, c'est à peu près la même espèce que chez nous.

Chez nous, à la moyenne, leur valeur serait de 35 à 40 francs. Cette semaine, j'ai vu un marchand qui en avait au moins 150, et rien que des bons. A présent, il y en a beaucoup qui sont tondus.
A la prochaine lettre, vous me direz si le commerce est bon, vous ne m'en avez encore jamais parlé. Je crois qu'en Afrique, ce qu'il y a de meilleur, en effet d'animaux, ce sont les chevaux. Je voudrais que vous les verriez marcher (c'est incroyable !).

 

attelage de charrue

 

Mais en Afrique, l'on ne voit pas rien que les animaux dont je viens de vous parler. A environ 600m de Blidah, il y a un château, et dans ce château, il y a des gazelles. Hier soir, Fortin et moi, nous avons été les voir, c'est de jolis petits animaux. Cette semaine, j'ai vu une lionne que des indigènes promenaient comme si ç'avait été un chien. Cela, je ne dirai pas que je l'ai vu dire, je l'ai vu moi-même.

Tous les soirs, l'on entend les cris des chacals qui sont dans la montagne. C'est comme si l'on était auprès d'eux. Ainsi, vous voyez qu'en Afrique, il y a beaucoup d'animaux qu'il y a pas en France.

Sur les premières lettres, je crois vous avoir dit qu'il était pas facile de dormir avec tous ces indigènes. C'est toujours la même chose. Pourquoi ? Je vais vous le dire : dans notre régiment, il y a deux sortes de musique, la musique française et la musique indigène, que l'on appelle la "nouba". Moi, je couche dans la même chambre que les musiciens de la nouba. Tous les soirs, ils sont à jouer avec leurs flûtes, jusque vers 11h-minuit. Il y a des fois, il y a pas moyen de dormir.

A présent, la compagnie à Fortin, c'est à dire la 1ère, est venue avec nous autres, parce que les territoriaux sont dans leur place, ce qui fait qu'il vient souvent dans ma chambre, et il dit :"Je ne voudrais pas être obligé de rester tout le temps avec eux."

Je veux aussi vous parler d'une chose, c'est de ma montre. Je suis en doute de la renvoyer. J'ai été pendant une quinzaine de jours que je couchais à côté d'un individu en lequel je n'avais pas grande confiance. Je ne comprenais pas un mot de ce qu'il me disait, et je suis sûr que si jamais il avait eu mis la main sur ma montre, je pouvais bien lui dire adieu. Lorsque vous m'écrirez, vous me direz ce que vous en pensez.

Vous savez que lorsque l'on est partis de Cholet, l'on était huit qui venaient au 1er régiment de tirailleurs. Je vais vous dire où que sont passés tous ces camarades. Sur les huit, il y en a trois qui sont au peloton d'instruction, il y a un nommé Papiau qui est de St Lambert, un nommé Chénouard qui est des environs de St Florent et moi qui fais le 3e. Il y en a un qui est ordonnance, c'est Fortin. Il y en a un autre qui est musicien, c'est un nommé Goulain qui est des environs d'Angers. Il y en a deux qui font leur service, c'est le nommé Chouteau, de Somloire (en ce moment, il est parti à Laghouat), et le nommé Barbot, de Montfaucon. Il y en a encore un, et c'est lui qui est le plus heureux de tous. Auparavant de venir au régiment, il était pâtissier. A présent, il gagne 20 francs par mois, il fait la cuisine des officiers et je vous prie de croire qu'il ne se néglige pas. Barbot, de Montfaucon, a pas de chance : il a été pendant une quinzaine de jours à l'hôpital.

Parlons encore un peu du métier : depuis le 1er avril, l'on se lève à 4 h et demie et, à présent, l'on fait toujours l'exercice en pantalon blanc. La semaine dernière, le commandant, M. Letellier, a passé la revue de détail, et pour la passer l'on avait son livret. Tout en le lisant, j'ai vu le numéro que j'ai obtenu à l'examen du mois de février : ce numéro, c'est le n° 46.

Voici ce qu'il y avait : "Le nommé Baudry Valentin, au classement de février, a obtenu le n° 46 sur 74 élèves." Je vous dit cela parce que je pense que cela vous fera plaisir de le savoir. Je voudrais bien que tous ces examens seraient passés, parce que après l'on serait peut-être plus heureux. Vous pouvez croire que c'est ennuyeux d'être tous les jours sur la théorie. Mais n'allez pas croire, si je vous dis cela, que je suis malheureux. Il y en a qui sont beaucoup plus malheureux que moi. Jusqu'ici, j'ai toujours été en bonne santé, et je n'ai encore jamais eu de punition. Je ne tiens pas aux galons, mais je tiens surtout à être pas puni.

Lorsque l'on venait en Afrique, l'on venait avec des individus qui venaient aux Chasseurs (1), et ils nous disaient : "Je ne connais pas votre régiment, mais j'aime bien mieux aller dans mon régiment que dans le vôtre !" Depuis ce temps-là, je les ai vus mais ils ne disaient plus cela, au contraire. Ils disaient : "Vous avez de la chance, vous autres !"
C'est vrai aussi que, dans leur régiment, la discipline est bien plus sévère que dans le nôtre. Enfin ! je suis content d'être en Afrique.

Maintenant, mon cher Francis, j'ai une petite recommandation à te faire : c'est de faire tout ton possible pour apprendre. Je sais bien qu'aujourd'hui tu en comprends pas l'importance, mais si jamais tu fais un soldat, c'est là que tu le comprendras. Crois-moi : fais ton possible et, plus tard, tu en seras content. (2)

Je n'ai plus guère d'argent et, si vous pouvez m'en envoyer, ça me fera plaisir. J'ai bien reçu la demi-douzaine de timbres que vous m'avez envoyée. Dimanche, on s'attend à avoir la revue du général.

Dites-moi ce que devient François Ouvrard ainsi que les autres soldats de St Léger.
Rien autre chose pour le moment, si ce n'est que je suis toujours en bonne santé et que je désire que ma lettre vous trouve tous tels qu'elle me quitte.

Votre fils qui ne vous oublie pas

Baudry V Adrien

Au 1er Tirailleurs algériens, 1er bataillon, 2e compagnie, à Blidah, Algérie

 

(1) les Chasseurs d'Afrique, souvent unités disciplinaires et toujours en première ligne

(2) Francis, le frère de Valentin, a 10 ans. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Blidah / gorges de la Chiffa

 

 

 

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