ugène PERRUSSOT, Instituteur et Poilu

par Michel Guironnet - juin 2005

 

omment les choses arrivent (ou : pourquoi m'intéresser à M. Perrussot ?)

Tout a commencé en fouinant sur Internet à la recherche d'informations sur Saint Léger sous la Bussière, petit village de Saône et Loire, vers Cluny, entre Matour et Tramayes.
Mes ancêtres maternels, les VALENTIN, y ont vécu entre 1804 et 1945. Il y a plus de 25 ans que je me passionne pour reconstituer leur "saga à Saint Léger".
Le 15 septembre dernier, je déniche un article du Journal de Saône et Loire daté du 24 mars 2004 signé Thierry Dromard intitulé "Mémoires d'écoles : Saint-Léger-sous-la-Bussière 1939. Discipline militaire à l'école".

Au début de son article, le rédacteur explique : "De très nombreuses écoles rurales, comme ici celle de Saint-Léger-sous-la-Bussière en 1939, ont fonctionné avec un couple d'instituteurs. Madame s'occupait des petits de 5 à 9 ans, Monsieur des 10 à 13 ans. En l'occurrence, il s'agissait de Marguerite et Roger Tupinier. Comme Jean Cinquin, le bonhomme de 7 ans qui tient l'ardoise, les Sand'zirons (nom des habitants du village) de l'époque se souviennent forcément de Roger Tupinier. D'abord, pour Jean Cinquin, agriculteur aujourd'hui retraité, qui le tenait en grande estime, parce que c'était un excellent instituteur. Et aussi, il faut bien le dire, parce que ce maître, ancien de Saint-Maixent, lieutenant de réserve, imposait à ses élèves une discipline aux accents militaires... "

Trouvant intéressant cet article, je l'envoie à mon ami Christophe, webmaster du site Internet de l'Association des Saint Léger, auquel je fournis depuis trois ans, au fur et à mesure de leur rédaction, mes articles sur les Valentin. Grâce à sa passion et à son savoir-faire, la vie de mes ancêtres est publiée dans les pages sur Saint Léger sous la Bussière.

Deux jours plus tard, Christophe envoie ce mail au Journal de Saône et Loire :
"Objet : Message à l'attention de M.Thierry Dromard
 
Bonjour. Je vous écris du Maine et Loire.
L'un de mes amis m'envoie hier le délicieux article du J.S.L en bas de page et j'aimerais entrer en contact, si cela était possible, avec son auteur.
Merci, si vous le pouvez, de faire suivre le message ci-dessous. Bonne journée.
Christophe
 

Cher M. Dromard,
Vous avez signé là un bien joli article.
Je voulais vous demander si vous aviez gardé trace de la photographie dont il est question et si, le cas échéant, vous pouviez me l'adresser par mail.
J'en ferais volontiers état sur notre site de l'Association des St Léger, à la page de St Léger sous la Bussière évidemment, et en citant mes sources, cela va de soi.
L'Association des St Léger de France et d'Ailleurs est un vaste réseau d'amitié entre les 73 "St Léger" de Suisse, de France et de Belgique.
Elle occupe depuis plus de 10 ans maintenant mes jours et mes nuits.
Il existe 5 "Saint Léger" en Saône et Loire : outre St Léger sous la Bussière, St Léger les Paray, St Léger sur Dheune, St Léger sous Beuvray et St Léger du Bois.
Normal : le personnage "saint Léger" était évêque d'Autun.
Vous lirez tout cela, si vous le voulez, sur notre site.
L'idée me vient que peut-être vous pourriez faire un petit papier sur notre association…
Je vous remercie de m'avoir lu et, si d'aventure c'était possible, de m'adresser la photo de classe (je suis moi-même instit') ou les coordonnées de la personne qui vous l'aurait prêtée.
Amitiés saint-légeoises.
Cordialement, Christophe
"

Le 11 janvier, Christophe m'écrit : "J'ai reçu aujourd'hui un tas de documents de Jean Cinquin. Je mettrai tout ça en forme. Je pense que ça t'intéressera : photos de classe, cartes postales anciennes, histoire de St Léger sous la Bussière (22 pages), Livre d'Or des Enfants de la Commune morts pour la Patrie (1923)...
Il m'aura fallu 3 coups de téléphone pour le convaincre de me prêter ses documents : "J'avais peur que vous ne me les rendiez pas".
"Vous aurez toujours peur si vous n'essayez pas". Il a bien voulu…
Jean-Benoît (c'est son vrai prénom) est un célibataire. Il aura 73 ans le 27 janvier prochain. Il a connu une dame Valentin à La Garde dans les années 40.
"

Le 16 janvier je reçois les premiers documents et réponds à l'ami Christophe : "Merci pour ta ténacité à dénicher des documents sur Saint Léger…Ces photos (de classes maternelles) sont étonnantes de fraîcheur pour des clichés de plus de 60 ans… Tu m'as parlé de documents sur les Poilus de Saint Léger. Grâce à deux sites Internet (Mémoire des Hommes et Sépultures de Guerre), on peut commencer à réunir des éléments biographiques sur ces soldats. Les noms du monument aux morts de Saint Léger ont aussi été relevés pour Mémorial GenWeb. C'est une recherche qui peut être longue, mais ô combien passionnante !"

Par retour, il me dit : "C'est un document extraordinaire, mais en très mauvais état. Un copain se colle à tout recopier : 
"16e : AUGOYAT Philibert
Appartient au 60e Régiment d'Infanterie Territoriale, comme son frère déjà nommé. Il supporte la rude existence des pépères de la forêt de Parroy. Il a été tué à mes côtés le 19 mars 1917, pendant un bombardement, par un obus, et il a mérité par sa belle conduite une citation et la croix de guerre."
Tout est à l'avenant, pour 31 noms. C'est un très joli discours de M. Perrussot, ancien instituteur, lors de l'inauguration du Monument aux Morts, en 1923.
"
 

Et voilà ! M. Perrussot est entré dans ma vie !

Au travail : il me faut rechercher les fiches des soldats cités, retrouver dans les historiques des régiments la trace des combats évoqués, préciser lieux et dates. Je suis étonné de la précision de beaucoup des indications fournies par le texte du discours.
Christophe réalise à l'issue de cette recherche un superbe travail de mise en page.
En relisant l'émouvant discours de M. Perrussot au monument aux morts de Saint Léger sous la Bussière, en 1923, je me suis dit alors : " Il serait sympa de "tirer un coup de chapeau" à ce monsieur en dénichant quelques informations sur sa vie d'instituteur".
Mais par où commencer ? Ce texte exhumé après des années d'oubli devrait receler des pistes.

 

hevalier de la Légion d'Honneur

"Discours prononcé par monsieur Perrussot, ancien instituteur de la Commune, ancien combattant, chevalier de la Légion d'honneur, à l'inauguration du Monument aux Morts, le 2 septembre 1923" 

"Notre" instituteur est chevalier de la Légion d'honneur. Il doit être répertorié dans la base Léonore. Une seule réponse à ce nom :
Cote L2116021
Nom : PERRUSSOT
Prénoms : EUGENE HENRI JEAN BAPTISTE
Date de naissance :1869/01/24
Lieu de naissance : VAR-TOULON
 

Si c'est lui, notre instituteur aurait 54 ans en 1923… Ancien combattant, à la déclaration de la guerre, il aurait 45 ans. Ceux de sa classe (1889) faisaient partie de la Réserve de l'armée territoriale. Comment se fait-il qu'un natif de Toulon se retrouve en Saône et Loire ? Est-ce parce qu'il est instituteur, nommé loin de sa région ? Ou plus juste, il l'était puisque qualifié "ancien instituteur de la commune" en 1923 : soit alors il est déjà en retraite soit il exerce dans une autre commune. Les dossiers de l'Instruction publique aux archives de Saône et Loire conservent-elles son dossier ? 

En février, je demande communication des documents conservés aux archives nationales sur Eugène Perrussot, Chevalier de la Légion d'Honneur. Il fut peut être nommé Chevalier pour "faits de guerre" en 14-18. Mais dans quel régiment ?

 

ampagnes de M. Perrussot

En recueillant les données biographiques citées dans son éloge des poilus, on trouve quelques nouvelles pistes. Grâce aux indications fournies entre parenthèses par les sites spécialisés sur la guerre de 1914-1918, sites animés par des passionnés de cette période, on peut préciser les dates et les lieux des campagnes indiquées pour son régiment.
Peut être d'autres pistes vont elles me permettent de confirmer celles-ci ?
 

" 6° : TERRIER Claude-Marie
Appartient au 11e génie. Le voilà dans la région de Massiges, au nord de Ville sur Tourbe. Les lignes françaises et les lignes boches sont très rapprochées et la guerre de mines bat son plein. Le sapeur TERRIER est employé à creuser des sapes, des galeries souterraines, à préparer des chambres de mines. Et ce travail se fait à proximité des galeries souterraines de l'adversaire dont on entend le sourd travail …C'est au moment d'une relève, à l'instant où il quittait ses galeries pour aller au repos, que le sapeur TERRIER a été tué d'une balle en plein front, face à l'ennemi,
le 12 août 1915.
Par une étrange coïncidence, pendant que TERRIER Claude occupait les tranchées de Ville sur Tourbe, son vieux maître était à la côte 196 (butte du Mesnil), non loin de Ville sur Tourbe
(cote 0196 : 2 km à l'est du Mesnil lès Hurlus. Marne) 

8° : PHILIBERT Jean-Louis
Affecté au 10e régiment d'infanterie, a fait toute la campagne avec son régiment, y compris les attaques de Champagne, en septembre 1915. Il remplit les fonctions de caporal d'ordinaire, ce qui n'est pas un emploi de tout repos. Il faut, coûte que coûte, ravitailler en vivres les hommes qui sont en ligne, ce qui n'est pas toujours sans danger…
C'est en allant ravitailler sa compagnie, le 30 octobre 1915, sous un violent bombardement par obus toxiques, qu'il a été tué, au Bois du Paon, dans la région de Tahure. (Bois du Paon : secteur de Souain dans la Marne. Souain est à 6 km au nord de Suippes)
Commandant moi-même un bataillon à cette époque, et revenant des combats de la Butte de Tahure, j'ai vu la cuisine roulante éventrée et les hommes de corvée gisant sur la piste de Perthes à Tahure. (Butte de Tahure: 1,3 km au nord-ouest de Tahure. cote 192. Marne) 

16° : AUGOYAT Philibert
Appartient au 60e régiment d'infanterie territoriale, comme son frère déjà nommé. Il supporte la rude existence des pépères de
la forêt de Parroy.
Il a été tué à mes côtés le 19 mars 1917, pendant un bombardement, par un obus (pendant le Bombardement de Goutteleine, dit la fiche d'Augoyat) et il a mérité par sa belle conduite une citation et la croix de guerre. 

27° : LAFFAY André
Frère de LAFFAY Francis, est un brave. Il appartient au 122e régiment d'infanterie. Il est nommé caporal sur le champ de bataille.
Il prend part à divers combats, notamment à la Fille Morte, dans la région des Entonnoirs. (La Fille Morte : 2,5 km au nord-est de La Chalade. Situé le long de la Haute Chevauchée. La Haute Chevauchée est une route forestière d'Argonne ralliant Lochères à Châtel-Chéhéry. Le Boyau des Entonnoirs est au nord de Mesnil les Hurlus - Marne)
à quelques pas de son ancien instituteur qui est dans un secteur dans la région des Courtes Chausses. (ravin des Courtes Chausses : à l'est, entre Le Four de Paris et La Chalade dans la Marne. La Chalade : 9 km au nord-est de Sainte-Menehould)
J'aurais voulu serrer la main et embrasser ce cher enfant. Je n'ai pu le rencontrer. Il a été blessé pendant la poursuite de l'ennemi, dans l'Oise, et est mort le 20 septembre 1918, dans une ambulance du front, des suites de ses blessures, peu de temps avant l'armistice."

 

u tableau d'Honneur

En février, sur le site de Jean Luc Dron, en recherchant dans la liste des "Poilus cités au Tableau d'Honneur", je déniche le nom de Perrussot. Très rapidement, je reçois sa fiche :

 

 

Est-ce bien "notre" Eugène Perrussot ? Les données déjà en notre possession peuvent, après examen, correspondrent avec les campagnes du 143e :

 

 

Bizarrement, sur la photo, le Capitaine Perrussot porte un képi du 89e d'Infanterie et ne semble être alors que Lieutenant. Etait-il lieutenant au 89e avant d'être nommé capitaine au 143e ?

 

nstituteur à Saint Léger sous la Bussière

Eugène Perrussot est l'ancien instituteur du village en 1923. Combien de temps a-t-il exercé ici ? Certainement longtemps, plusieurs passages l'attestent dans son discours :
"Celui qui fut pendant de longues années l'instituteur, le second père de ceux des vôtres qui sont tombés pour la Patrie, car la plupart des noms gravés sur ce monument sont des noms d'enfants que j'ai connus, que j'ai élevés, que j'ai aimés… A mesure que je lis le nom de nos héros, je revois en une rapide et émotionnante vision leurs visages d'enfants, tels que je les ai connus dans leur jeune âge, avec certains détails de leur physionomie, estompés par le temps.
Je les vois, par tous les temps, accourir auprès de moi de tous les hameaux, mes chers petits écoliers, j'entends le bruit de leurs petits sabots sur la route et les éclats de voix fraîche et joyeuse. Je participe à leurs jeux dans la cour de l'école. Je revois leurs petits costumes d'enfants, leurs tabliers noirs, leurs tabliers à carreaux bleus et blancs, blancs et rouges, et je revois leur gentille frimousse de bons écoliers, un peu "diables" parfois, mais pourvus d'un excellent cœur, animés d'un excellent esprit. Je les vois penchés sur leur cahiers, leurs livres, se préparant à devenir de braves gens, d'honnêtes hommes, de bons pères de famille, de bons travailleurs. Et je les revois plus grands, groupés autour de moi, les dimanches, pour les exercices de tir, se préparant à devenir de bons soldats.
Et ma pensée revoit ensuite ces jeunes gens grandis, devenus tout à coup soldats sur les champs de bataille, faisant bravement leur devoir devant le Boche maudit, défendant pied à pied le sol de la Patrie, se cramponnant au terrain, creusant des tranchées, des sapes, des mines ; je les revois devenus fantassins, diables bleus, artilleurs, soldats du génie, à leur poste de combat. Et le vieux maître aux cheveux blancs est fier de ses petits écoliers transformés en héros.
"

Aux archives de Saône et Loire, dans la série T, "Enseignement général", existent plusieurs fonds qui peuvent receler des documents sur "notre" instituteur :
1 T fonds de la Préfecture, 2 T fonds du Rectorat, 3 T fonds de l'Inspection Académique, et surtout celui-ci : "T non coté, environ 604 dossiers individuels d'instituteurs".
Pour ce dernier, il y a un "répertoire manuscrit provisoire".
 

Profitant d'un RTT, le 2 mai, je vais aux archives de Mâcon pour vérifier. Victoire !
Je peux envoyer le "communiqué " suivant à notre ami Christophe :
"Hier, j'étais aux archives de Saône et Loire et j'ai consulté les dossiers de l'Instruction Publique.
J'ai déniché le dossier des instituteurs Eugène PERRUSSOT et Sylvie JACQUARD, épouse PERRUSSOT.
Notre Eugène est bien celui né en janvier 1869 à Toulon dans le Var. C'est bien celui qui a des moustaches dans le tableau d'honneur : le capitaine PERRUSSOT du 143e Régiment d'Infanterie (ancien du 89e) et enfin c'est bien celui qui a la Légion d'Honneur.

Toutes mes pistes se sont vérifiées. Je sais maintenant beaucoup de choses sur lui : sa jeunesse, ses parents (morts alors qu'il était tout jeune) pourquoi, de Toulon, il arrive en Saône et Loire... Je sais aussi ses postes d'instituteurs avant Saint Léger où il est nommé en 1902 avec sa femme (elle est d'une famille des "Hussards Noirs de la République", j'ai également ses postes avant Saint Léger), j'ai ses "avis d'inspection" en classe de garçons. Je sais aussi beaucoup de choses sur sa carrière de Poilu.
J'ai pris pas mal de notes, de quoi faire un article biographique déjà conséquent. Je devrai certainement retourner à Mâcon pour compléter mes notes.
Avant guerre (vers 1908 et 1912) et même durant la guerre, et surtout après sa démobilisation en 1919, les époux PERRUSSOT ont eu pas mal de querelles et de "bisbilles" avec le maire J. PLASSARD et une partie de la population de Saint Léger. Les PERRUSSOT ont plus ou moins été forcés de quitter Saint Léger malgré des témoignages en leur faveur. Ces documents sont très riches : accusations, pétitions, enquêtes de l'Académie, lettres justificatives des deux instituteurs...
Le dernier poste d'Eugène PERRUSSOT, entre 1919 et 1926 où il fait valoir ses droits à la retraite, est Saint Clément de Mâcon. Il est, ainsi que son épouse, usé par les soucis et a des problèmes de santé.
Mr et Mme PERRUSSOT ont trois garçons.
Voilà ! Une bonne chose de faite. Ne me reste plus qu'à rédiger...
Amitiés
"

Je dois reprendre maintenant, petit à petit, tous les faits concernant la vie d'Eugène PERRUSSOT dans l'ordre chronologique et mettre le récit en forme. Ce sera : 

 

nfance à Toulon et arrivée en Saône et Loire (1869-1885)
remières années dans la carrière d'instituteur (1885-1888)
nstituteur à Saint Emiland (1888-1901)
nstituteur à Marmagne (1901-1902)
nstituteur à Saint Léger avant la guerre de 14-18 (1902-1914)
oilu au front (1914-1919)
ernières années à Saint Léger puis à Saint Clément lès Mâcon, retraite et décès à Flacé
(1919-1930)

 

Michel Guironnet - juin 2005

Michel Guironnet est l'auteur de "L'Ancien Régime en Viennois (1650-1789)".

 Vous trouverez une présentation de l'ouvrage sur

 

 

 

etour à l'accueil

 

    

 

 

 

http://www.stleger.info